Les interjections

De Arbres
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Il existe de multiples interjections dont le sens varie. Elles ne sont pas toujours traduites, ni traduisibles. Syntaxiquement, les interjections sont des expressions indépendantes et peuvent être utilisées en isolation. Elles peuvent être paraphrasées, "expliquées" par une phrase qui les suit.


(1) A, arri 'oas, Michela.
Ah arrivé étais Michela
'Ah, tu es là, Michela.'
Trégorrois, Gros (1966:15)


Définition

Meinard (2015) distingue les interjections des onomatopées. Les interjections ne sont pas dérivationnellement productives et peuvent remplacer une phrase, ce qui les différencie des onomatopées. "Les onomatopées isolées focalisent sur un objet de conceptualisation et remplissent la fonction référentielle du langage, alors que les interjections focalisent sur le modus, le sujet de conceptualisation et remplissent la fonction conative, phatique ou expressive du langage".


 (1) les interjections ne sont pas source de création lexicale
 (2) les interjections ne peuvent pas référer
 (3) les interjections peuvent remplacer une phrase 
 (4) les interjections contiennent essentiellement une relation prédicative
 (5) les interjections sont sémantiquement réduites
 (6) les interjections sont isolées syntaxiquement, et phonologiquement par des pauses prosodiques
 (7) les interjections ne peuvent pas prendre de flexion sans être dérivées
 (8) certaines interjections peuvent introduire des citations


Selon Meinard (2015), les propriétés (3-6) montrent que les interjections ne constituent pas une catégorie grammaticale. Le contenu prédicatif est mis en évidence par l'argument qu'on peut mentir en produisant une interjection, alors qu'on ne peut pas mentir en produisant une onomatopée. Il est possible avec un contexte pragmatique approprié de construire une interrogation portant sur le sujet non-réalisé de la phrase équivalente à l'interjection. Bottineau (2013c) rapporte en français le cas, avec deux personnes qui se percutent, le premier disant Oups !, et la seconde demandant Qui ça, Oups ?.

Les adverbes adjoints peuvent ressembler aux interjections en ce qu'ils n'ont pas d'argument ou de forme fléchie. Ils peuvent aussi avoir un contenu lexical lié aux émotions.

O’Connell & Kowal (2005a,b) listent les différences entre les remplisseurs (marques d'hésitation, type penaos, oñm... ) et les interjections. Les remplisseurs (i) ne constituent pas un tour de parole, (ii) ne peuvent pas introduire des citations, (iii) peuvent ne pas impliquer d'emphase émotionnelle, (iv) ne sont pas découpés dans des pauses prosodiques.


invariables, sauf dans l'adresse

Les interjections sont généralement invariables mais on peut déceler des variations liées à l'adresse.

  • Les jurons peuvent se mettre au féminin ou au masculin selon le genre de la personne insultée, même si ce lien est plus lâche que dans le reste du discours.
  • La présence d'un juron empêche généralement l'usage des formes de vouvoiement (dans les dialectes qui en ont).
  • Dans la mesure où ce sont bien des interjections, on voit une variation d'adresse dans Dal ! 'Tiens !' et Dalit ! 'Tenez !'.

Inventaire des interjections en breton

morphologies minimales, interpellations

Certaines interjections de morphologie minimale sont des mots expressifs de sens vaguement exclamatif. Ces interjections sont typiquement utilisées dans les bandes dessinées et à l'oral. Leur morphologie déroge parfois à la phono-esthétique de la langue.

Certains semblent juste attirer l'attention de l'interlocuteur, sans indices sur ce qui va suivre ou bien avec des indices très minimaux. Elles sont traduisibles mais largement interchangeables.


 Eh !, C'hep !, Hep !, Yao !, Yo !, You !, Alo !, Ola !, Oc'hola !, Orê !...


Ces expressions sont restreintes au vocatif, et lorqu'elles sont employées avec une autre adresse vocative, elles apparaissent devant.


(2) He i ! Te ! Paotr !
Eh ho toi gars
'Eh ! Toi ! Mec !'
Standard, Le Saëc (1990:12)


(3) Ola ! Te !
Eh toi
'Eh ! Toi !
Standard, Bannoù-Heol (2000:43)


(4) Orê ! Chasoù ! Laoskit da dremen ur paotr eus an aerbost !
Oh aih ! chiens.copain laissez à1 passer un gars de le air1.poste
'Oh aih ! Les copains ! Laissez passer le gars de la postale !'
Standard, Bannoù-Heol (2000:15)


morphologies minimales traduisibles

Certaines interjections ont une morphologie opaque et minimale, mais ont une sorte de proto-sens traduisible. On peut traiter à part les onomatopées de bruits de choc. Elles sont traduisibles en ce qu'elles sont conventionnalisées différemment dans chaque langue (voir l'inventaire des onomatopées en corpus dessiné).


Pour le reste des interjections minimales tradusiibles, on peut soupçonner quelques idéophones, comme le /-X/ final dans Ec'h ! du dégoût alimentaire, mais la plus grande part est de morphologie arbitraire.


morphologies dérivées d'items lexicaux et fonctionnels

D'autres interjections ont plus clairement emprunté au stock lexical de la langue, par exemple les adverbes ou les verbes. On trouve quelques noms (Chaous !, C'hwitell !, Blev !, Keñtr !, Fae !, ou le conventionnalisé Plouz ! Foenn ! 'Gauche ! Droite !').

Il est plus rare de trouver un emploi d'élément fonctionnel. On trouve cependant une grammaticalisation du cardinal unan 'un', du pronom te 'toi', c'hwi 'vous', ou du pronom se 'ça'.



(1) Ah bah ndrahe hat ! C'hwi zo va ma du dehou.
Ah ! bah le.1chose.ci mais vous est sur mon1 côté droit
'Ça alors, je vous ai à ma droite, en fait.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


(2) A, sur ! Ha teuziñ 'raint hag e pep lec'h 'vo graet poulloù-dour gante !!
Ah sur et fondre feront et en chaque lieu sera fait flaque.s-eau avec.eux
'C'est ça ! Et ils vont fondre et me faire des flaques partout !!'
Standard, Monfort (2007:19)


Les structures sont de plus en plus importantes à mesure qu'on approche du terrain des exclamatives qui n'ont pas un sens compositionnel.


(4) Chomit da lar  !
restez à1 dire
'Allons !' (opposition marquée)
Standard, Moulleg (1978:45)

noms tabous et évitements

Les noms tabous sont une source typologiquement répandue d'interjections. Ils concernent principalement le domaine sexuel, scatologique ou religieux, et quelques phénomènes naturels violents.



Ce vocabulaire tabou fournit un bon stock d'interjections dans ses termes propres, mais les évitements de ces mêmes termes avec des maquillages morphologiques et lexicaux en fournissent encore plus. Les noms tabous peuvent alors apparaître camouflés par une morphologie expressive, avec alternances apophoniques et reduplications (Fedamdoulle !, Fidamdoustik !, Satordallik !, etc. - se reporter à l'article sur les mots tabous).

minimiseurs

Les minimiseurs griñsenn 'brin', blev 'cheveu' ou les minimiseurs dérivés d'onomatopées comme grik, lorsqu'employés en noms nus, produisent des interjections signifiant 'Rien ! Que dalle ! Bredouille ! Niquedouille ! Chou blanc !'.

syntagmes

Il est plus rare que les interjections déploient une structure syntaxique articulée. Lorsque l'interjection est décomposable, elle est probablement fondue morphologiquement. On trouve Sellit 'ta ! 'Regardez-donc !' et Sell 'ta ! 'Voyons-donc !', le premier étant une exclamative et l'autre étant soit sa version avec un accord singulier, soit une interjection morphologiquement fondue.

  • Gant ar vezh ! 'Avec la honte !'
  • Ken a vo ! 'Au revoir !'
  • Forzh ma buhez ! 'Au secours !'
  • Na petra 'ta !, 'Et comment donc !, bien sûr !, évidemment !' (Cornillet 2020), verum focus


Certains syntagmes complexes qui usent de réduplication de structures syntaxiques pourraient être en fait des formes gelées d'interjections.


(1) Arsa ! Ne vo ket na ne vo !
Halte-là ! ne1 sera pas ni ne1 sera
'Halte-là ! Pas de ça, Lisette !'
Standard, An Here (2003:49)

interjections performatives, vœux, ordres, insultes

Certaines interjections sont performatives, c'est-à-dire qu'elles réalisent un acte de langage (remercier, s'excuser, souhaiter, ordonner, demander grâce...). En cela, elles forment une proposition et une phrase indépendante, et correspondent donc à la définition d'une interjection.

 Salokras!, Digarez 'Pardon' 
 Trugarez!, Mersi! 'Merci !'
 Chaous ! 'Zut !'
 Chik !, Grik !, Mik ! 'Chut !, Motus !'
 Yec'hed! 'Santé!'
 Demat ! 'Bonjour!', Kenavo ! 'Au revoir!', Koukoug ! 'Coucou !'
 Truez ! 'Grâce !, Pitié !'
 Plouz ! Foenn ! 'Gauche ! Droite !'


Certaines interjections sont simplement des ordres ou des vœux qui ont été réduits de manière elliptique. Dans le cas des insultes, c'est la copule à la seconde personne qui a été élidée. Dans le cas de Brav ! Mat ! 'Bien !', c'est la copule à la personne 3.

 War-sav ! 'Debout !', War varc'h ! 'A cheval !'
 Arabat !, Arsav ! 'Arrête !'
 Dal ! 'Tiens', Dalit ! 'Tenez !'
 Grit peoc'h !, Peoc'h ! 'Chut ! Silence ! Pas un mot !'


(1) Taol vat deoc'h, paotred !
table1 bon à.vous gars.s
'Bon appétit, les gars !'
Standard, Ar Menn (2015:5)


(2) Sell 'ta ! Deoc'h-c'hwi eo ar c'hi-mañ eta ?!?
regarde donc ! à.vous est le 5chien-ci donc
'Tiens donc ! Il est à vous ce chien ?!?'
Standard, Bannoù-Heol (2000:5)

jeux

Certaines interjections sont circonscrites à un jeu en particulier. Typiquement, ils annoncent les points et les scores.


interjections de réponses

Certaines interjections sont des particules affirmatives qui encodent l'attitude du locuteur face au contenu de l'énoncé précédent.

C'est le cas de Allas !, Siwazh !, Malerusamant ! ou Sur avat !. Elles sont à contraster avec des interjections qui ne nécessitent pas de contenu précédent comme Alala !.

Les particules affirmatives et négatives Ya 'Oui', Geo 'Si', Nann 'Non', doivent aussi être considérées comme des interjections puisqu'elles peuvent apparaître en isolation syntaxique. La restriction de leurs occurrences en isolation à des actes de discours antécédents peut être traitée en pragmatique.

Ces interjections de réponse ont quelques variantes, comme l'intensification Ya da 'Oui da !', qui n'est pas aussi datée que sa traduction française (cf. Bannoù-Heol 2000:10).

autres

Le cas de gwa! en breton moderne est un cas limite d'interjection, car l'expérienceur doit être amené par la préposition da. Il n'est donc pas indépendant.

Morphologie

morphologie expressive

On retrouve comme dans tous les mots expressifs une affinité pour les réduplications et les alternances apophoniques.


(1) Amañ ez eus tu d'ober ur pladad eus ar c'hentañ !... Menam ! Menam !
ici R+C est moyen de1 faire un plat.ée de le 5 premier Miam ! Miam !
'Il y a de quoi faire une bonne poêlée ! Miam ! Miam !'
Standard, Bannoù-Heol (2000:35)


variation dialectale, idiolectale, formes ambigües

Certaines interjections ont des sens contraires suivant les contextes, et probablement les dialectes ou idiolectes, comme ma ! qui peut signifier 'Tanpis !', 'Bon !' ou 'Bien !' (peut-être sur une dérivation concurrente sur mat 'bien').

L'interjection /daõw/, selon le contexte, peut être un camouflage morphologique par réduction de Daonet vo ma ene ! Damnée soit mon âme !'. Si elle est rédupliquée, elle dérive de l'onomatopée de toquer à une porte ou de sonner des cloches.


(3) Daoñ ! Chom trankil 'ta !
Damné ! reste tranquille donc
'Doux Jésus ! Reste donc tranquille !'
Standard, Bannoù-Heol (2000:19)


  • Daoñ !! Daoñ !! 'Toc !! Toc !!', Haut-cornouaillais (Landeleau), Lozac'h (2014)

dérivation des interjections

Les interjections sont parfois décomposables morphologiquement, et elles peuvent être le résultat elles-mêmes d'une dérivation (Boulc'hurun !, Goublev !).

Cependant, elles sont assez rarement elles-mêmes source de dérivation, ou de grammaticalisation. Dans l'hypothèse où les interjections sont des phrases (Meinard 2015), elles ne devraient pas pouvoir elles-mêmes subir de dérivation plus facilement que des phrases tensées elles-même. Bottineau (2013c) cite pour l'anglais la dérivation de Wow ! avec l'adjectif de She’s really wow, le nom de She’s a wow ! et le verbe to wow. Il rapporte en français un cas similaire de dérivation productive en adjectif avec Bof !, un film carrément bof, la chambre trop bof, avoir son bac avec mention bof, et en adverbe Ça marche trop bof, Ça le fait bof. Le cas de bof /bɔf/ comme adjectif est soutenu par deux autres adjectifs de même niveau de langue, l'adjectif beauf /bof/ et l'adjectif ouf /uf/ verlan de l'adjectif fou (pour ce dernier le transfert ne serait pas complet car on a Ça le fait de ouf, mais pas #Ça le fait de bof).


préfixation

L'interjection Dao ! en (1) subit une préfixation en ad- 're-' de réitération. Ce préfixe ad-, as-, az- prend par ailleurs des racines verbales ou nominales.


(1) Dao ! Taol kaer ! ad-Dao ! Kaerat !
Paf ! coup beau re-Paf ! beau.!
'Paf !... Bien, ça ! Re-Paf !... Bravo !'
Standard, An Here (2003:27)


réduplication

On observe quelques cas de répétition continue de l'interjection ou de réduplication.

L'interjection simple C'hep !, Hep ! sert à attirer l'attention de l'interlocuteur. Sa réduplication Pep pep ! 'Hep ! Hep ! Je te parle !' peut exprimer une impatience. L'interjection A ! peut être rédupliquée avec ou sans /h/. L'interjection Aïe ! empruntée au français peut aussi rédupliquer et intensifier un prédicat.


(2) Deuet tomm din ken a oa, HaHa !
ven.u chaud à.moi tant R1 était Ah !.Ah !
'J’ai eu un coup de chaud, ahlala !' (tellement ! si tu savais !)
Trégorrois (Bulien), Bodiou-Stephens (12/2021)


(3) Aaaa ! Me meus bet tomm ayayaylh ! Ma vouefes pegement.
Ah !.Ah !.Ah ! moi ai eu chaud aîe.aîe.aîe si4 savais combien
'J’ai eu un coup de chaud, ahlala !' (tellement ! si tu savais !)
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


Bottineau (2013c) examine des cas similaires en français et penche pour une réduplication opérant une modification aspectuelle a-perfective.

 "Bottineau (2013c):
 le processus est saisi imperfectivement, dans l’intériorité de son déroulement, avec l’hésitation que cela suppose :
  bon bon bon ! (on revient en arrière sur une décision suite à une protestation énergique de l’interlocuteur)
  bof bof bof ! (on hésite à statuer définitivement sur la valeur de l’objet)
  oups oups oups oups oups : on se présente comme tentant de rattraper la bourde en temps réel." 

Cependant, cette hypothèse prédirait incorrectement que lololololol ! qui exprime 'Cela ne fait rire personne' devrait signifier 'Cela fait rire sans fin'. L'effet aspectuel de la réduplication est d'habitude aussi plutôt itératif (keneud laka-laka 'bois qui brule vite, qu'on remet souvent'). Il semble plutôt s'agir de répétitions simples des interjections, les unes après les autres. Le changement de sens est conforme à l'effet pragmatique de la répétition : le locuteur se comporte comme si l'interlocuteur n'entendait pas ou ne portait pas attention à la première interjection, puis la seconde, etc.

emploi nominal, puis adjectival de Fidamdoue

Les interjections peuvent nominaliser à la marge (She is a wow !, On peut apporter son miam-miam et le verbe mamanais miamer, Bottineau 2013c). En breton, les noms tabous et les évitements morphologiques de ces noms tabous ont une dimension sémantique évaluative qui permettent un usage adjectival de ces interjections.


(3) Petra 'mañ oc'h ober ar fidamdie a blantenn-mañ amañ?
quoi est à4 faire le foi.à.mon.D. de1 plante-ci ici
'Qu'est-ce que cette p* de plante fait ici ?'
Standard, Monfort (2006:11)


La dérivation adjectivale semble disponible pour n'importe quel nom évaluatif, quelle que soit sa morphologie puisque des idéogrammes apparaissent même à sa place.


(4) Pebezh mennozh ! ar ☠ ☠ ☠ ☠ ☠ a blantenn-mañ en ur burev !
quel idée le de1 plante-ci en un bureau
'Quelle idée ! Cette p* de plante dans un bureau !'
Standard, Monfort (2006:11)


En (5), les quatre idéogrammes sont respectivement un tourbillon, un éclair, et deux étoiles.


(5) ar x x x x a gi-se 'zo tec'het kuit !
le xxxx de1 chien- est enfui parti
'Cette xxxx de chien s'est enfui !'
Standard, Bzh5 (2007:42).


L'usage adjectival est disponible pour les noms en breton s'ils ont une dimension évaluative et s'ils ont le nom qu'ils modifient sémantiquement dans leur restricteur. Le nom trubuilh 'tracas' a par exemple une dimension évaluative qui modifie le nom plantenn dans son restricteur. La dimension évaluative est récupérée par l'usage adjectival. Les adjectifs, eux, n'ont pas à être évaluatifs pour pouvoir apparaître dans cette structure.


  • Petra 'mañ oc'h ober an trubuilh a blantenn-mañ amañ?
'Que fait cette douce plante ici ?'
  • Petra 'mañ oc'h ober ar c'hast a blantenn-mañ amañ?
'Qu'est-ce que cette p* de plante fait ici ?'
  • Petra 'mañ oc'h ober ar flour a blantenn-mañ amañ?
'Que fait cette douce plante ici ?'
  • Petra 'mañ oc'h ober an hir a blantenn-mañ amañ?
'Que fait cette longue plante ici ?'


La dérivation adjectivale n'est pas disponible pour les autres interjections.


  • * Petra 'mañ oc'h ober an ac'hanta a blantenn-mañ amañ?
  • * Petra 'mañ oc'h ober an hopala a blantenn-mañ amañ?
  • * Petra 'mañ oc'h ober ar paw a blantenn-mañ amañ?


L'usage nominal n'est pas documenté en dehors de la construction adjectivale (mais le minimiseur devrait être possible).

  • * Gwelet em eus ar fidamdoue.
  • * Petra a rafen gant ar fidamdoue ?.
  • ? N'em eus ket gwelet ur fidamdoue. (à documenter)

pas de dérivation verbale

Les interjections ne dérivent pas en verbes. Il existe des interjections qui sont en lien avec des verbes, comme ci-dessous, mais ce lien n'est pas dérivationnel. Ces verbes ont un suffixe verbal de l'infinitif qui signifie 'FAIRE, PRODUIRE'. Le sens de ces verbes montre que c'est l'onomatopée et non pas l'interjection qui est la racine du verbe. N'importe quelle interjection peut être traitée comme une onomatopée, et les onomatopées sont connues pour être très productives en dérivation, contrairement aux interjections.


(4) /onomatopée/.suffixe verbal de l'infinitif qui signifie 'FAIRE, PRODUIRE'


  • Chou !, Dachou ! 'huchement pour chasser la volaille' et les verbes choual, dachouañ 'chasser (la volaille)'
  • Habo ! 'huchement pour chasser le loup' et le verbe haboat 'crier Habo ! pour chasser le loup'
  • Double ! 'juron' et le verbe doubleal 'jurer'
  • Houp ! 'Ho hisse !, Han !' associé à la production d'un effort et le verbe houpañ '(se) hisser, soulever', et le nom houpad 'effort bruyant', de houp + -ad /évènement d'un humain disant /hup/ /.


Il existe des interjections qui dénotent une action comme Badadav ! 'Badaboum !' qui est utilisée en relation avec la chute d'un objet ou d'un être animé articulé. Malgré cette sémantique active, ces interjections ne peuvent pas prendre de dérivation verbale. En Cornouaille à Locronan, A-M. Louboutin (10/2021) ne peut traduire le français très improvisé, de résonance enfantine mais compréhensible, Le banc a badaboumé crac par terre. Elle considère comme agrammatical son essai A bank a neus * badadavet, et se replie sur des stratégies grammaticales d'intensification sans dimension expressive.


(5) A bank zo kouet g'or pezh mell trouz.
le banc est tomb.é avec un morceau grand bruit
'Le banc est tombé en grand fracas.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


La dérivation adverbiale a-fardaklav 'lourdement' est bâtie avec la préposition a connue pour être très productive, suivie de l'idéophone fardaklav. Il serait intéressant de savoir si cette dérivation serait disponible pour des interjections qui utilisent le même type de morphologie expressive, comme Badadav! (à documenter).

yao ? rip ? verbes de mouvement ?

Le huchement Yao ! 'Hue !' est spécialisé sur l'adresse aux chevaux, qui leur ordonne d'avancer ou d'avancer plus vite. Cornillet (2020) rapporte Yao ! comme une adresse plus généraliste, traduit par 'Allons-y ! C'est parti ! En route !'. On retrouve ce yao, dans ce sens de mouvement, intégré dans la structure d'une matrice non-tensée. En contexte, le locuteur et l'interlocuteur sont à cheval. Dans ces phrases, yao pourrait être substitué par mont 'aller' ou un autre verbe de mouvement à l'infinitif (... ha mont da vro Vec'hiko !, ... ha distreiñ da vro Vec'hiko !, ... ha lammat da vro Vec'hiko !). À noter que dans ces structures, le mouvement pourrait aussi être interprété par la préposition dynamique da 'pour, vers'.


(5) ... ha yao da vro Vec'hiko !
et hue pour1 pays 1Mexique
'... et hue ! On retourne au Mexique !'
Standard, Ar Menn (2015:6)


(6) Ha yao d'an toull-bac'h, paotred Dalton !
et hue pour1 le trou-séquestrer gars.s Dalton
'Et zou, en prison les Dalton !'
Standard, Bzh5 (2007:43).


Cornillet (2020) donne comme exclamatif Rip ! 'Allez !, En route !'. Le verbe ripañ signifie 'se défiler, chiper'.


(7) Rip d'ar fest  !
Ouste pour1 le fête
'Allez Ouste, à la fête !'
Cornillet (2020)

Syntaxe

modification

adjectivale

(1) Ma Doue benniget !
mon Dieu ! béni
'Bin, mon vieux !'
Standard, Moulleg (1978:4)


quantification

(2) Tri mil boulc'hurun an diaoul !
trois mille boule.5tonnerre le diable
'Mille milliards de mille sabords !'
Standard, Kervella (2001:2)


(3) Tri mil boulc'hurun !
trois mille boule.5tonnerre
'Mille millions d'ananas !'
Standard, Biguet (2017:7).


intensification

Différentes particules de discours peuvent intensifier des interjections.

La particule de discours avat !, dérivée de l'adverbe avat !, 'vat ! 'cependant', est spécialisée sur l'intensification d'interjections. C'est souvent aussi la fonction de 'ta !.

L'interjection ya 'oui' a un intensifieur dédié: da !.


(4) Ya da !, Se 'ch eus graet c'hoazh gant ur maen-hir !
oui da ! ça 2SG a fait déjà avec le pierre-long
'Pour sûr ! Tu l'as déjà fait avec un menhir !'
Standard, Preder & Armor (1977:19)


Pour le français, Bottineau (2013c) cite les modifications intensificatrices oups de chez oups, super méga oups, big beurk, etc.

restriction aux matrices

Les interjections sont, comme le vocatif, une adresse à l'interlocuteur. Elles sont restreintes au discours direct. Syntaxiquement, on n'en trouve jamais en enchâssées.


(5) Ahanta, Kaou! Mond a ra mad ganéz?
interjection Kaou aller R1 fait bien avec.toi
'Eh, Kaou, ça va ?'
Léon, Seite & Stéphan (1957:71)


récursivité, coordination

La récursivité peut être importante, avec des réduplications de structures à l'intérieur et des alternances oui/non. Le bord gauche est signalé par les interjections de hèlement, ici A ! 'Ah !'. Le bord droit est signalé par eta, 'ta ! 'donc !', ou ailleurs par avat !, 'vat !.


(6) A Ma Ya Ma Nann 'ta ! Diouzh o c'hlevet emañ pellgomzer nemetañ ar c'harter gante !
Ah ! mais ! oui ! mais ! non ! donc ! à les2 entendre est loin1.parle.eur seulement.le.plus le 5quartier avec.eux
'Oui mais non mais quoi ! À les entendre il n'y a qu'eux qui ont le téléphone dans tout le quartier !'
Standard, Monfort (2007:42)


Intuitivement, la coordination en (7) n'est pas calculée sémantiquement, mais fournit un rythme sur l'élément récursif.


(7) Chaous ! Chaous ! ha Chaous !
Zut ! Zut ! et Zut !
'Zut ! Zut et zut !'
Standard, Kervella (2002b:50)


périphérie et incises

Les interjections sont autonomes des autres éléments de la phrase. Elles ne sont jamais sélectionnées par aucun autre élément de la phrase. Elles apparaissent donc plutôt en périphérie des phrases ou en incises, où elles sont parfois cumulables.


(1) Klev anezhi o lar m'eus graet vat, o ya.
entendre P.elle à4 dire 1SGa fait mais oh oui
'Mais je l'ai entendue raconter, ça oui.'
Le Juch, Hor Yezh (1983:13)


cartographie de la périphérie gauche

Dans la périphérie gauche, les particules de discours peuvent toujours apparaître en bord droit du bloc formé par l'interjection. En (2), il s'agit d'une forme abrégée de avat ! dérivée de l'adverbe avat 'cependant'. L'interjection ne compte pas comme premier élément dans l'ordre à verbe second, comme on le voit avec la possibilité d'une antéposition de tête verbale dans les conjugaisons analytiques.


(2) Feiz 'hat ! Lakaat ' ra anezho da vont endro !
foi ! ! mettre R ra P.eux à aller postpos.
'Eh bien ! Il les fait marcher à la baguette !'
Standard, Keit Vimp Bev (1984:4)


(3) Bo ! Gwelet 'vo...
Bah ! v.u sera
'Bah ! Nous verrons bien... '
Standard, Kervella (2002:4)


Les adresses vocatives sont placées après l'interjection et une particule éventuelle sur son bord droit.



(4) Alo 'ta, paotr ! Ne vo fin ebet d'ho krenadennoù-douar !
Eh ! donc ! gars ne1 sera fin aucun de votre trembl.ement.s-terre
'Dites-donc ! C'est bientôt fini tous vos tremblements de terre, là ?'
Standard, An Here (2003:52)


Il semble y avoir une zone récursive après l'interjection où peuvent s'empiler plusieurs particules de discours, toutes empruntées au matériel adverbial et vidé de contenu argumentatif.



(5) O ! Ma Doue koulskoude ivez 'ta !
Oh ! Mon Dieu ! mais ! aussi ! donc !
'Oh mon Dieu !' (plainte)
Trégorrois, Gros (1984:100)


Dans les interrogatives, l'interjection peut apparaître en bord droit du bloc déplacé (s'il est à gauche, il est autonome).



(6) Petra Ma Doue a zo arruet ganit ?
quoi Mon Dieu ! R1 est arriv.é avec.toi
'Que diable t'est-il arrivé ?'
Trégorrois, Gros (1984:94)

bannissement du champ du milieu

La distribution syntaxique n'est pas libre, et il est possible d'obtenir des résultats d'agrammaticalité. A-M. Louboutin (10/2021) a une distribution très restreinte des interjections, qui doivent pour elle strictement précéder leur paraphrase. L'interjection Ac'h ! est licite en périphérie gauche ou en périphérie droite, mais pas dans le champ du milieu entre l'expérienceur et l'objet.


(1) (Ac’h !) Henn neus lakaet din (* Ac’h !) e zaorn war ma foñs (Ac’h !) !
Yew ! celui.ci ai m.is à.moi Yew ! son1 main sur1 son1 fond Yew !
'Je t’assure, yew, il m’a mis la main aux fesses !'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


A-M. Louboutin (10/2021) résiste à l'insertion de flik-flak après l'objet en (3).


(2) Amelia a rae batous (? flik-flak) betek ahe.
Amélia R faisait patouille jusque
'Amélia faisait de la patouille, flic-flac jusque là!'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


L'interjection Zioup ! résiste à l'intertion en dehors des périphéries, mais résiste aussi à un placement en périphérie droite.


(3) Zioup ! Prest int da vont kuit.
zioup prêt sont à1 aller parti
'Je les ai, zioup !, prêtes à partir.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


(4) Prest (* zioup) int da vont kuit.

Prest int (* zioup) da vont kuit.
Prest int da vont kuit (, * zioup !).


Sémantique

prédicats

Les interjections ne réfèrent pas. Ce sont des prédicats. L'interjection Baoñ ! 'Boum !' amène sémantiquement un prédicat transitif associé avec l'idée de frapper, dans un geste qui pourrait (ou pas ?) produire l'onomatopée /baoñ/.


(1) Dav dezhi, Tintin ! Baoñ ! Unan ! Baoñ ! ha daou !
Sus à.elle Tintin Boum ! un ! Boum ! et deux
'Vas-y, Tintin ! Boum !... Et d'un !... Boum !... Et de deux !... '
Standard, Kervella (2002b:50)


pas de reprise

Les interjections sont prédicatives, mais ne supportent pas de questions en reprise ("tag questions") de type neketa, n'eo ket 'ta ? 'n'est-ce pas ?'. Ci-dessous, la question en reprise neketa a l'air à première vue de reprendre le contenu sémantique de l'interjection d'incrédulité Biskoazh ! 'Incroyable !', mais il reprend en fait un verbe d'expression élidé (C'hwi 'lar "Biskoazh kemend-all !", neketa ? 'Vous vous dites "Incroyable !", n'est-ce pas ?'). En contexte, le locuteur est soucieux de ce que son interlocuteur pense de lui.


(2) Biskoazh kemend-all, neketa ?
incroyable ! autant-autre n.est-ce.pas
'Incroyable, n'est-ce pas ?'
Standard, An Here (2003:25)

peut comprendre une négation

Une interjection d'ordre peut comprendre sémantiquement une négation. L'interjection Grik ! est grammaticalisée à partir d'un minimiseur. On voit qu'elle contient une négation car elle autorise un item de polarité négative, le nom nu den 'personne, aucune personne'.


(2) Grik da zen !
pas.un.mot ! à1 personne
'Pas un mot à quiconque !'
Standard, Ar Menn (2015:26)


Il est possible qu'une matrice impérative négative soit juste élidée (Na larit grik da zen ! 'Ne dites mot à personne !'). La matrice pourrait être encore présente syntaxiquement malgré une conventionnalisation forte.

spécialisation sur une adresse

Certaines interjections sont spécialisées sur une adresse, comme certaines insultes ou les huchements aux animaux. Certains des huchements d'appel sont des onomatopées évoquant un son produit par l'animal lui-même, mais d'autres sont plus conventionnalisés.

Une insulte est incompatible avec le vouvoiement (dans les dialectes qui ont une stratégie de tutoiement et vouvoiement).

contenu sémantique paraphrasable

Certaines interjections semblent traduites, paraphrasées par la phrase qui les suit. Ce sont principalement :

La phrase en (1) montre une interjection de surprise et de découverte. Elle est prononcée après que le locuteur ait entendu un enfant parler. Elle débute par une interjection minimale dont le sens est ensuite paraphrasé.


(1) Oc'ho ! 'M eus aon n'eo ket peurgousket an holl vugaligoù.
Tiens.donc ! je.pense ne1 est pas tout1.endormi le tous 1enfant.s.petits
'Tiens donc ! Je pense que (finalement) tous les enfants ne dorment pas profondément.'
Standard, Riou (1941:14)


La phrase en (2) montre une onomatopée d'action. Il s'agit d'une onomatopée d'éternuement, utilisée comme un groupe verbal.


(2) Heoñv neus tennet e vask hag Atchoum ! An neus krañchet kreiz e fas.
lui 3SGM.a tir.é son1 masque et atchoum R.3SGM a éternu.é milieu son1 face
'Il a retiré son masque et Atchoum ! Il lui a éternué dans la figure.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


En (3), l'interjection est un idéophone d'action qui est suivi par une paraphrase en petite proposition.


(3) ha vrrip, Yann ' hont roud nor gass ar liñsen...
et vrrip Yann à4 aller route en1 envoyer le drap
'... et vrrip, Yann s'en fût en prenant le drap.'
Poullaouen, locuteur né vers 1910
Favereau (1984:441)


(4) ... gant an tommder, en ul luc'hedenn pffuitt ! Aet da vurezh !
avec le chal.eur en un éclairs.SG pfffuit allé à1 vapeur
'... grâce à la chaleur, en deux secondes, pfffuit !, évaporé !'
Standard, Monfort (2007:19)


(5) An daoulagad 'zigoran, ha bouf ! Ur mennozh 'zeu din !
le deux.œil R1 ouvre et Bouf ! un idée R1 vient à.moi
'J'ouvre les yeux et bouf ! J'ai une idée !'
Standard, Monfort (2007:32)


variation d'intégration dans la paraphrase

En (6), la locutrice utile plouf ! comme une interjection en périphérie droite de phrase. La paraphrase de l'interjection est la phrase suivante, qui commence par le participe en dernier recours pour obtenir un ordre à temps second. Le syntagme adverbial diouzhtu en un taol 'd'un coup' ne peut être substitué à l'interjection car il ne constitue pas un évènement.


(6) Me meus bet tomm ha { plouf / * dustu 'n un taol } kouet on bars an dour.
moi ai eu chaud et plouf de.suite en un coup tomb.é suis dans le eau
'J’ai eu un coup de chaud, et { plouf !/d'un coup } je suis tombée dans l'eau.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


  • Me meus bet tomm ha dustu 'n un taol on kouet bars an dour.

En contraste en (7), la locutrice peut remplacer l'interjection plouf ! par des adverbes de brièveté et de survenance, a-greiz-tout et diouzhtu en un taol /de suite en un coup/. Le sens de chute dans un liquide est alors entièrement porté par ce qui était la paraphrase de plouf. La phrase a-greiz tout, kouet penn golo bars an dour ou diouzhtu en un taol, kouet penn golo bars an dour est une participiale sans verbe fléchi et n'est donc pas soumis à l'ordre T2, mais à l'ordre prédicat-sujet.


(7) Me meus bet tomm ha plouf kouet penn golo bars an dour.
moi ai eu chaud et plouf ! tomb.é tête vide dans le eau
'J’ai eu un coup de chaud, et plouf ! La tête de linotte est tombée dans l'eau.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


  • Me meus bet tomm hag a greiz tout kouet penn golo bars an dour.

Les paraphrases d'interjections sont un indice sur le contenu sémantique des interjections. Selon la maxime de manière de Grice qui stipule que la communication conversationnelle obéit à la règle de restriction de prolixité non-nécessaire (ici la répétition), l'information donnée par l'interjection et sa paraphrase ne peuvent pas être équivalentes. L'hypothèse que le contenu sémantique des interjections est non asserté, implicite, prédit la possibilité des paraphrases, et on peut prédire que les interjections précèdent leur paraphrase.

Le contenu sémantique des interjections ne consiste pas en des inférences conversationnelles (conversational implicatures) car elles ne sont pas défaisables (# Hélas ! Mais je m'en fiche., # Ahlala ! Mais je ne me plains pas.). Elles ne sont pas non plus des implications logiques (entailment) puisqu'elles n'ont pas de conditions de vérité.

valeurs d'autres catégories du discours

Certaines interjections ont des contenus semblables à différentes catégories syntaxiques, comme des adverbes, des particules de discours.


valeur appréciative

L'interjection peut exprimer l'attitude appréciative du locuteur vis-à-vis d'un fait du contexte. Il peut s'agir d'un fait concret (Ec'h !) ou de langue (Alala !). L'appréciation peut être favorable ou défavorable.


(1) Ret e vo c'hoazh fardañ gevier dezho... Halala  !
obligé R sera encore préparer mensonge.s à.eux Ahlala !
'Il va encore falloir leur conter des fredaines... Ahlala !'
Standard, Moulleg (1978:21)


La désapprobation et l'impatience peuvent être exprimés par Ata ! Ac'hanta !. L'interjection adverbiale Erfin ! apparaît dans les mêmes contextes (cf. Moulleg 1978:4).


(2) Ata ! Dont a ri ?
et.donc venir R1 feras
'Alors, tu viens ?'
Standard, Le Saëc (1990:6)


(3) Ac'hanta ! Kousket out ?
depuis.donc dormi es
'Ben alors ! Tu dors (limaçon !) ?'
Standard, Moulleg (1978:4)

valeur épistémique

L'interjection peut aussi exprimer l'attitude du locuteur vis-à-vis de la véracité de son énoncé (verum focus), comme le ferait un adverbe épistémique.


(4) pep hini veille mad or e damm douar, o ya !
chaque celui R1 veillait bien sur son1 morceau terre oh oui
'Chacun veillait bien sur son lopin, pour sur !'
Ouessant, Gouedig (1982)


L'interjection d'incrédulité Biskoazh !, Biskoazh kement-all ! emprunte directement à l'adverbe biskoazh 'jamais'. L'interjection où le locuteur exprime son espoir dans la réalisation du prédicat, comme le français J'espère !, est formé sur l'adverbe épistémique emichañs (Emichañs !, Mechañs !, Pechañs !, Pichoñs ! 'J'espère !', Gerven 2011) ou l'adverbe épistémique feteiz 'sans doute'.

valeur argumentative

Certaines ont une valeur argumentative, comme A-toue! 'c'est que... '. Elles peuvent être oppositionnelles, ou au contraire marquer l'adhésion comme dans les cas prototypique des particules Ya, Geo, Nann.


(5) Mat ! m'en tou, a rankan kaout eur gwaz a-benn miz Du kenta.
bien moi le jure R1 dois avoir un mari d'ici mois novembre premier
'Bien ! Pour sur, je dois avoir un mari d'ici novembre.'
Léon (Bodilis), Ar Floc'h (1922:347)


(6) Fedamdoulle ! Me na oan ket bet teir eur o kas ar zaout...
moi ne.R1 étais pas été trois heure à4 envoyer le vaches
'Je t'assure que je n'avais pas mis trois heures pour emmener les vaches... '
Trégorrois (Trédrez), Gros (1966:112)


En (7), l'interjection pourrait être paraphrasée par Vous voyez bien !, Je vous l'avais bien dit !.


(7) Ha ! ma 'ven ket amañ...
Ah ! si4 étais pas ici
'Ah ! Si j'étais pas là... '
Standard, Moulleg (1978:27)


Au bord de l'argumentatif, on a la prise à témoin Te !, C'hwi !.


(8) An arhant a ya e-kerz hennez, c'hwi !
le argent R va en.possession celui.là vous !
'Mais l'argent qu'il me coûte, celui-là ! (ne comprenez-vous pas ?)'
Trégorrois, Gros (1984:101)

du verum focus à la valeur interrogative

Certaines interjections peuvent porter un verum focus, une focalisation sur la véracité de l'énoncé précédent, ou sur la véracité d'un fait observé 'C'est vrai ? Vraiment ?'. Ces éléments grammaticalisent facilement en marqueurs de questions cette véracité. Il s'agit de A ! et Hañ !, Heñ !.

L'interjection A ! peut servir à constater un fait, à focaliser sa véracité. Avec une intonation ascendante, A ? réalise une question polaire.


(1) A ? Ha da belec'h e soñjez mont, Joe ?
voilà et à1 R penses aller Joe
'Ah bon ? Et où penses-tu aller, Joe ?'
Standard, Ar Menn (2015:44)


L'interjection Hañ !, Heñ ! peut juste porter un verum focus comme en (2), ou réaliser une particule interrogative.


(2) [bɛ᷉ ː paˈseːl ʁa bjuz ˈɐxə ˈgiʃə, ᷉ɛ]
Ben... Paseal (a) ra biou aze, e-giz-se, hein.
eh bien passer (R) fait à-côté comme-ça einh
'Eh bien, le fait est qu'il passe par ici, einh.'
Cornouaille (Briec), Noyer (2019:249)


Le marqueur de voyelle nasale en fin de phrase hañ ?, heñ ?, comme le français hein ?, réalise sémantiquement une question de type Alors ? Qu'est-ce que tu dirais ? Qu'est-ce que tu ferais ?. Elle peut apparaître après une conditionnelle ou une question. Comme toutes les stratégies de question en reprise, elle peut réaliser des questions polaires (Gwir eo, hañ ? 'C'est vrai, einh ?'), mais c'est la seule question en reprise à pouvoir réaliser des questions ouvertes. C'est une interjection dans la mesure où elle peut aussi apparaître en isolation et poser une question de focus étendu, sans contenu lexical (Hañ ?, 'Qu'est-ce qui se passe ?' 'Qu'est-ce que c'est ?' 'Pourquoi es-tu là ?').


(3) Ha ma teufe ar mell bazar-se da vont a-dreuz, hañ ?!
et si4 venait le grand bazar- à1 aller à-travers einh ?
'Et si cet énorme bazar se mettait à dérailler, einh ?!'
Standard, Moulleg (1978:6)


L'adverbe neuze 'alors' a des versions interjectives. Il peut aussi être disloqué à droite et être le seul marqueur de question (intonation descendante sur la phrase avant lui), ou même apparaître en isolation.


  • Ha ma teufe ar mell bazar-se da vont a-dreuz. Neuze ?.
'Et si ce grand bazar venait à dérailler. Alors ?!'

valeur exclamative

Certaines interjections semblent n'avoir qu'une valeur exclamative.


(1) Fedamdoustek ! Da goef te a zo joget 'vat !
Nom de D... ! ton1 coiffe toi R est chiffonné donc
'Nom d'un chien, comme ta coiffe est chiffonnée !'
Trégorrois, Gros (1989:'joga')


Elles peuvent intensifier une autre interjection.


(2) A: - Vo ket laret din ? B: - O nann, gredan ket...
sera pas dit à.moi Oh non 1crois pas
'A: 'Tu ne me diras pas ?' / B: 'Oh non, je ne pense pas.'
Cornouaillais (Le Juch), Hor Yezh (1983:22)


Les interjections exclamatives sont compatibles avec d'autres exclamatifs. En (3), l'exclamatif na ! est inclus dans la paraphrase de l'interjection O !.


(3) E ma goûg ha rac'h 'm eus bet unan. O ! Na droug !
en mon2 gorge et tout 1SG a eu un Oh que mal
'J'en ai eu aussi un [furoncle] à la gorge. Oh ! Comme ça fait mal !'
Haut-vannetais (JMh), Louis (2015:218)

grammaticalisation en opérateur: valeur consécutive, causale

Sous le sens causal, beñ ne peut pas apparaître en isolation car il a valeur d'opérateur: il articule deux arguments, de précédence et de suite, ou encore même de cause à conséquence. Le A ! constatatif pourrait lui servir d'argument de précédence.


(4) An heñi gouez ba krabanou hezh beñ heñ n'a ket pell (a)nahoñ.
le celui R1 tombe dans paluches celui.ci ben lui ne1 va pas loin P.lui
'Celui qui tombe entre ses paluches ne va pas loin.'
Haut-cornouaillais (Plouyé), Lozac'h (2014:'mond')


(5) Ah beñ, tu pe du, deus un eil tu d’egile, en neus kaet nei endro !
Eh ! bien côté ou1 côté de un second côté de autre R.3SG a trouv.é P.elle de.retour
'Eh bien, bon gré mal gré, cahin-caha, il l’a retrouvée !'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


(6) E beñ 'm eus chomet klañv getoñ.
Eh ! bien 1SG ai rest.é malade avec.lui
'Eh bien, j'en suis tombé malade.'
Haut-vannetais, Louis (2015:278)


(7) Beñ, diskuel deoñ ani neuze !
Ben montre à.moi P.elle alors
'Eh bien, montre-la moi alors !'
Sein, Fagon & Riou (2015:'deskwel')

Emprunts, bilinguisme et code-switching

Certaines interjections sont des emprunts complètement lexicalisés, comme tampir ! 'Tant pis !' emprunté au gallo tant-pire. Certaines interjections semblent des emprunts moins intégrés, ou même l'effet d'un changement de code, comme les nasales en /ɛ᷉/, ou les marques d'hésitation en euh typiques du français.


(1) [bɛ᷉ ː paˈseːl ʁa bjuz ˈɐxə ˈgiʃə, ᷉ɛ ]
Ben... paseal (a) ra biou aze, e-giz-se, hein.
eh bien passer (R) fait à-côté comme-ça einh
'Eh bien, (le fait est qu')il passe par ici, einh.'
Cornouaille (Briec), Noyer (2019:249)


Les locuteurs sont bilingues, et il y a des rapprochements évidents entre certaines interjections minimales en breton et en français. Le breton Ba ! comme le français Bah ! exprime une résignation, un dégagement des enjeux de la situation.


(2) Ba ! Lez da vont ! Muioc'h e vo evit ar re all!
bah laisse à1 aller plus R sera pour le ceux autre
'Bah ! Laisse tomber ! Ça en fera plus pour les autres !'
Standard, Le Saëc (1990:11)


En français, Ouste ! est complètement conventionnalisé, mais Brou ! serait des plus exotiques.


(3) Kit kuit ! Oust ! Brou !
allez parti Ouste ! Ouste !
'Ouste ! Du balai !' (à une mouette)
Standard, Monfort (2006:20)


Des morphologies proches entre les deux langues peuvent tout de même rester distinctes, comme Olaaa en breton et Ohlala en français (en français, Olaaa signifie plutôt Ne tire pas de conclusions trop hâtives, pas si vite ! Comme tu y vas !, et Ohlala est toujours interprété comme un emprunt au français).


(4) Ezhomm 'm eus bet eus amzer hag habaskted, Olaaa !
besoin 1SG a eu de temps et patienc.e Ohlala
'J'ai eu besoin de temps et de patience, Ohlala !'
Standard, Monfort (2006:3)


(5) Disfizius eo an den-mañ, Olalaa !
.conf.ant est le homme-ci Ohlala
'Il est méfiant, celui-ci, J'te dis pas !'
Standard, Monfort (2006:13)


Diachronie

Hemon (1975a:§212,213) relève quelques interjections en moyen breton. Il remarque qu'elles sont construites sans verbe fléchi, à part les impératifs (Harz al laer! 'Au voleur!', Breton pré-moderne de 1869, TDE.FB. 935).

  • aey! leun ouf gant angoes, Breton du XVI°, G. 787.
'Oh ! I am full of anguish'
  • au chetu me disaereet, Breton 1530, J. p.119.
'Oh ! I am unbound !'
  • hau! cleu!, Breton 1557, B. n.371.
'Oh ! Hear!'

Les reitérations sont facilement repérables.

  • ha ha, quen scuiz ez-aff na allaf pat, Breton 1557, B. n.583.
'Ah ah ! I am getting so tired that I cannot go on'
  • cza ! cza ! Ma a ray tempest hag estlamm., Breton 1557, B. n.27.
'Now, now! I will storm and rage !'
  • (e) boa boa, chetu chuy bagol!, Am. n.641.
'Bah ! Bah ! You are in a joyful mood !'


 Troude (1886:'Fi !')
 Foue ! Foe ! Ac'h ! Ac'h-men ! Be ! (Prononcez ce dernier comme en français baie.) 
 'Fi, le vilain ! Ac'h-men d'al lous ! Foe louz ! Foe al louz ! Harao pennmoc'h ! Foe ampoezon !
 Troude (1886:'garde, gare !')
 'Prenez garde !' sorte d'interjection, pour dire qu'il y a danger, etc ; Diwallit ! Holla 'ta ! Lec'h-lec'h !
 'Prends garde !' Diwall ! Diwall 'ta ! Holla 'ta !, Evez !
 Troude (1886:'Ah !')
 Aioul ! Ai ! Aiou ! Doue !

À ne pas confondre

Une interjection n'emprunte pas forcément un son provenant du dehors du langage. C'est une propriété qui la distingue nettement d'une onomatopée.

Sa forme peut être entièrement arbitraire, ce qui la distingue des mots expressifs.


Horizons théoriques et comparatifs

Wierzbicka (1992), à partir d'un inventaire des interjections en russe, polonais, anglais et yiddish, a proposé de classifier les interjections en (i) émotive, (ii) volitive, ou (iii) cognitive. Le sens des interjections est capturé par des noms de sentiments, ou par un calcul de quelques primitives sémantiques.


Terminologie

KAG (2016) utilise pour 'interjection' le terme estlamadell, ce qui couvre leur usage exclamatif. Chalm (2008) utilise ger hopal, ce qui couvre leur usage d'interpellation.

Bibliographie

breton

  • Le Doujet, Daniel. 2013. 'En ur lenn Etrezomp e Brezhoneg (8) An estlammadell "ouatt!"', Hor Yezh 273, 9-10.


horizons théoriques et comparatifs

  • Bottineau, Didier. 2013c. 'OUPS ! Les émotimots, les petits mots des émotions : des acteurs majeurs de la cognition verbale interactive', Chatar N. (dir.), Langue française 180:4, L’expression verbale des émotions, 99-112. texte.
  • Meinard, Maruszka Eve Marie. 2015. 'Distinguishing onomatopoeias from interjections', Journal of Pragmatics 76, 150-168.
  • O’Connell, Daniel C. & Sabine Kowal. 2005b. 'Interjections in interviews', Journal of Psycholinguistic Research 34, 153-171.
  • O’Connell, Daniel C. & Sabine Kowal. 2005a. 'Uh and Um Revisited: Are They Interjections for Signaling Delay?', Journal of Psycholinguistic Research 34, 555–576.