Les onomatopées

De Arbres
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Une onomatopée, ou phonomime, est un mot d'une langue qui rappelle pour ses locuteurs un son qui existe dans le minde réel, en dehors du système langagier. Les onomatopées ne reproduisent pas de sons du monde réel comme le ferait un microphone, mais leur interprétation par un système linguistique, interprétation qui peut être plus ou moins conventionnalisée. On en trouve beaucoup dans la langue orale, et généralement moins dans la langue écrite (mais voir l'inventaire des onomatopées en corpus dessiné). Puisqu'elles sont créées par un système linguistique, les onomatopées se traduisent différemment d'une langue à une autre (1), sauf en cas d'emprunt (comme Atchoum ! dans la bouche de Nominoe, Riou 1941:120).


(1) Pa glev ur c'hloc'hig o son: bin deridin bin baon !
quand1 entend un 5cloch.ette à4 sonner drelin drelin
'Quand il entend une clochette tinter: drelin drelin !'
Cornouaillais, Crocq (1910:8)


(2) Klev ar c'hloc'h o vrallañ: ki ri ko bim baon bao !
entends le 5cloch à4 branler ding ding dong ding ding dong
'Sonnez les mâtines, ding ding dong, ding ding, dong !'
traduction de Frère Jacques par R. Hemon


Le corps phonologique d'une onomatopée est constitué d'une interprétation linguistique d'un bruit non-langagier. La dérivation nominale dénote le bruit en question. En français on a du pchitt pour la gorge. En breton, trik-trak an armoù ('le bruit /trik-trak/ que font les armes blanches qui s'entrechoquent', Menard & Bihan 2016-). Les onomatopées sont souvent mentionnées en breton dans la littérature descriptive, et soulignées pour leur expressivité.


Définition(s) des onomatopées

Une onomatopée dénote un son (ober pip 'faire /pip/'). Les mots qui ne dénotent pas un son dérivent parfois d'onomatopées, mais n'en sont pas. Les onomoatopées fournissent une racine pour toutes sortes de catégories lexicales, des noms d'objets, des noms d'action ou des adverbes aspectuels.

L'onomatopée est aussi constituée par un type de morphologie particulière, qui ne présume pas des dérivations possibles, ou des catégories syntaxiques réalisées.


en philologie bretonne

Le breton, comme les autres langues, utilise des onomatopées comme source lexicale. Ce fait est mentionné de longue date. Le problème du point de vue de l'analyse est qu'il y a un faisceau de propriétés typiques, mais il n'y a pas de test définitoire. Chaque subjectivité reconnaît, ou pas, un bruit du monde réel correspondant plus ou moins vaguement à un sens produit par le mot. Par exemple, Gros (1974:395) reconnaît une onomatopée dans le nom trouz 'bruit' ou savari 'faire du vacarme'. Comment défendre une telle hypothèse, à part s'en remettre entièrement à sa subjectivité ou à la notre ? Dans quelque langue que ce soit, le nom qui dénote du 'bruit' fera toujours du bruit en étant prononcé, et si l'on prononce savari assez fort, ce que l'accentuation bretonne impose de toute façon, l'iconicité devrait être assurée par ce fort volume, mais ces raisonnements sont infalsifiables et circulaires.

La diachronie nous fournit des indices, car une onomatopée résiste parfois aux changements phonologiques globaux d'une langue mais les hypothèses sur la nature ou non d'onomatopée sont compliquées par les emprunts d'une langue à l'autre.

 Ernault (1903:§88):
 "L'histoire des mots imitatifs de sons naturels est pleine d'obscurités : la phonétique n'a guère de prise sur eux ; ils sont exposés à une foule d'influences individuelles, et ils jouissent, à peu près seuls, du privilège de revivre naturellement après être morts, justifiant l'expression d'Horace : Multa renascentur quoe jam cecidere ..." [moultes mots tombés en désuétude revivront...]

Parfois, ce n'est pas la résistance à la variation diachronique qui est prise comme un indice d'onomatopée, mais au contraire la variation. Le Gonidec (1821) considère que l'alternance idiosyncratique des formes pint et tint 'pinson' révèlent une onomatopée.

Quelques exemples de mots analysés comme des onomatopées dans Henry (1900)... à moins que d'autres explications se présentent:

 Kloc'ha, vb., 'glousser' ; cf. gael. cloch 'petite toux' et cloch-ranaich 'respirer bruyamment', lat. 'clôcîre' 'glousser', fr. kloké 'glousser' (Bas-Maine Dn) et ag. io cluck. Onomatopées, et cf. sklôka.
 
 Grigoùsa, vb., 'grincer des dents'. Emprunt au français avec onomatopées et contaminations multiples : 'grigner (des dents), grincer, grignoter, gringoiter, fredonner', etc.   


définition formelle et tests

Meinard (2015) distingue soigneusement les onomatopées des interjections. Les onomatopées sont productives dans une langue donnée et ne remplacent pas une phrase, ce qui les différencie des interjections. "Les onomatopées isolées focalisent sur un objet de conceptualisation et remplissent la fonction référentielle du langage, alors que les interjections focalisent sur le modus, le sujet de conceptualisation et remplissent la fonction conative, phatique ou expressive du langage". L'absence de contenu prédicatif est souligné par le fait qu'on ne peut pas mentir en produisant une onomatopée, alors qu'on peut mentir en produisant une interjection.


 (1) les onomatopées sont source de création lexicale
 (2) les onomatopées peuvent référer à un son (leurs noms dérivés réfèrent aussi)
 (3) les onomatopées ne remplacent pas une phrase


Il y a aussi des régularités notables des onomatopées en breton. On peut dégager des morphologies prototypiques et des classes sémantiques produites manifestement par des onomatopées.


Morphologie

La forme phonologique des onomatopées est adaptée au système phonologique de la langue, mais elle porte les marques de la morphologie expressive: reduplications et alternances apophoniques.


signes linguistiques imitant le réel

Les onomatopées ne sont pas des sons du monde réel, ce sont des éléments du langage avec une structure phonologique propre au langage humain, et à la langue particulière qui le produit. Les onomatopées adaptent un son perçu du monde réel à la phono-esthétique de la langue (Grammont 1901). Prenons l'exemple des sonneries dans le monde réel. Gerven (2011) traduit les bruits de sonnerie français Ding, dong ! Drring ! par Baling, balaoñ ! Diling, diling ! Tirlink, tirlink !. Dans une langue non-tonale comme le breton, ou comme le français, la hauteur tonale ne produit pas d'agrammaticalité. Le breton et le français sont des langues riches en voyelles nasales, et les deux langues en usent. On voit aussi avec le breton tirlink la consonne finale dévoisée qui obéit à la règle bretonne de bordure de mot, et avec balaoñ la suite de voyelles /aõ/ sans coda qui n'existe pas en français.


(1) Baling Balom, Marrig zo klaoñv...
Baling Balom Marrig est malade
'Baling Balom, Marrig est malade... '
Chanson (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


La perception elle-même est peut-être influencée par l'inventaire phonologique du percepteur. Cependant, l'argument de la perception doit être précautionneusement pensé pour prendre en compte le bilinguisme. Un même bruit produit par la même cloche dans le monde réel fait, pour un locuteur bilingue, ding, dong, beling, belong ! dans son français et bedi, bedon, bedi, bedan ! dans son breton, là où un locuteur germanophone pourrait "entendre" bim, bim !.

La langue bretonne comprend de nombreuses diphtongues. Le son d'une entrée brusque d'un corps solide dans l'eau est plouf! en français, mais est diphtongué dans le breton plaouf! (Cornillet 2020).

Les sons produits par des inanimés peuvent aussi être stylisés par des sons du langage. La réduplication est souvent utilisée, ainsi que les alternances apophoniques. Dans le cas de sons produits par des appareils phonatoires, humains ou animaux, une partie de la geste phonatoire est copiée, et le reste est formé selon le matériel phonologique fourni par la langue. Les canards ont paf exemple un appareil phonatoire qui leur permet d'articuler un son reconnaissable dans le monde réel. Les humains ont un appareil phonatoire plus complexe qui peut produire une approximation de la même geste articulatoire, ce qui donne gouek en breton, couac en français, tchèque ou anglais, coin(-coin) en français.


onomatopées "fraiches", grammaticalisation et variation diachronique

Pauvrement grammaticalisée, l'onomatopée "fraiche" est productive. On en trouve moisson dans les corpus dessinés, où toutes sortes de bruits sont écrits. La traduction montre des évitements lexicaux : si un tramway qui passe sur une noix peut faire Cranc ! en français, Monfort (2007:8) traduit Krac'h ! en breton, langue où krank dénote un 'crabe'.

Les onomatopées fraiches ont une réalisation potentiellement flottante. Si la forme de cette onomatopée simple, pas ou pauvrement grammaticalisée, est modifiée, la phrase peut devenir pragmatiquement étrange mais pas vraiment agrammaticale. Cette réalisation potentiellement flottante disparaît lorsque l'élément est plus conventionnalisé, voire ostensiblement grammaticalisé par une dérivation morphologique.

Une onomatopée conventionnalisée dans une langue n'implique pas sa création dans une autre langue pratiquée par le même locuteur. Un locuteur bilingue français-breton utilisant hik en breton trouverait toujours peu heureuse la phrase J'ai eu le hik toute la matinée.

La diachronie peut modifier considérablement une onomatopée à travers le temps. Ainsi, il ne fait pas de doute pour Matasović (2009) que l'étymologie de yar 'poule', est, au moins au départ, onomatopéique. Mais cela n'implique pas que les poules aient jamais produit des sons de type /jar/. Les formes celtiques remontent au proto-celtique yaros, associé au nom propre gaulois laros. Chacun de ces noms pourrait être apparenté au latin pīpio 'piauler comme un petit oiseau' ou au sanskrit píppakā- 'espèce d'oiseau', et dérivé de racines telles que * pipero- donnant le proto-celtique * fifero- (GPC II: 2000, LP 78, Delamarre 186, Falileyev 89, Campanile 1974:105, Deshayes 2003:760, Stokes 1894:223, Schrijver 1995:104f).

dérivations sur base d'onomatopée

/X/ dénote 'le bruit X'

La façon la plus simple pour dénoter un bruit du monde réel est de produire une approximation de ce bruit.

Syntaxiquement, une onomatopée arrive donc ici dans la langue comme nom nu, objet possible du verbe ober 'faire' (ober kwik 'faire le bruit /kwik/', où le nom nu kwik dénote 'le bruit /kwik/'). Cette distribution n'en fait pas directement des noms syntaxiquement semblables aux autres noms de la langue. L'usage en objet de ober sans déterminant est par exemple impossible pour les noms dénotant un mouvement (* Ne ri nemet lamm hag er-maez, * ken e ra lamm lost e livitenn).


(4) Ur c'harr éh ober « kwik-kwik-kwik »
un 5voiture à4 faire /kwik-kwik-kwik/
'Une voiture faisant « couic couic couic »'
Haut-cornouaillais (La Feuillée), Lozac'h (2014)


(5) Hounnezh n'eus ket graet baoum !
celle.là ne a pas fa.it /baoum/
'Celle-là n'a pas fait boum !'
Standard, Preder & Armor (1977:21)


(6) Me blij din ober "poum" gwech ha gwech all !
moi R1 plaît à.moi faire /pum/ fois et fois autre
'J'aime bien faire "poum" de temps en temps !'
Standard, Skol an Emsav (1977:34)


Les cloches réelles font des bruits distincts. Il existe une variation certaine en breton sur la réalisation du bruit des cloches, mais une constance des finales en -aoñ, et plus largement des voyelles nasales.



Au bord des idéophones, on a chourig /ʃurik/, où les consonnes /ʃ/ et /r/ sont non-plosives et potentiellement non-interrompues, ce qui leur permet d'évoquer un mouvement de glissement (/ik/ est un diminutif).

 Henry (1900):
 Chourik (V., C), s. f., 'bruit de frottement'. Onomatopée ? 


La plupart du temps, ces sons produits par des inanimés sont associés avec une action humaine qu'ils évoquent. Plusieurs interjections comme Klak !, comparable à l'acte de langage en français Clac !, sont proches de sens verbaux.

  • Ale klak ! , 'Allez clac !', Haut-cornouaillais (Landeleau), Lozac'h (2014)
  • Daoñ !! Daoñ !! 'Toc !! Toc !!', Haut-cornouaillais (Landeleau), Lozac'h (2014)
  • Dign-ha-daon, [diɲa'dɑɑ̃wn], 'ding dong', Haut-cornouaillais, Lozac'h (2014)

suffixation verbale, 'faire le bruit X'

Ces verbes sont construits avec le nom réalisé en X dénotant 'le bruit X', suffixé par un morphème infinitival, souvent -al ou -añ.


(6) Kouignal a rae ar boledoù, spiniñ an divskouarn, tintal ouzh an tokoù-houarn.
couiner R1 faisait le balle.s frôler le 2.oreille tinter à le chapeau.x-fer
'Les balles couinaient, frôlaient les oreilles, tintaient sur les casques.'
Standard, CAPES 2005, traduction Hanotte (2000)


Ces verbes sont ensuite disponibles pour les dérivations verbales classiques comme la préfixation Gros (1974:396) traduit difuhal par 'souffler, faire fu, fuh en dormant'. Le verbe qui signifie 'branler, sonner les cloches', a une variation de sa base qui révèle une construction sur l'onomatopée.


(7) Brallañ, brimballañ, tridal gant levenez betek an oabl ! Bimbaoñ, bimbalaoñ
sonner sonner exulter avec joie jusqu'à le oabl Bimbaoñ bimbalaoñ
'Branler, sonner, vibrer de joie jusqu'au ciel ! Bimbaoñ, bimbalaoñ.'
'Ar bidoc'hig', Jestin (2006)


(8) Te, 'vad, a zo gwigour ez potou!
toi donc R1 est grincement en.ton3 chaussures
'Toi, tes souliers grincent diablement !'
Trégorrois, Gros (1974:397)


Ces onomatopées sont typiquement utilisées pour réaliser des verbes d'expression animale. La plupart des verbes infinitifs signifiant 'hennir' sont construits sur une onomatopée, comme on peut le voir dans la carte 260 de l'ALBB.

 entrées lexicales signalées comme construites sur des onomatopées:
 Le Gonidec (1821):
 Hinnôa 'crier comme un âne', Hinnôd, 'le cri des ânes, l'action de braire'
 Gwac'ha, 'croasser'
 Henry (1900): 
 , s. m., 'bêlement'. Cf. bégia. Onomatopée.
 Koaga. vb., 'croasser'. Onomatopée.
 Graka, vb., 'racler, coasser, caqueter'. Onomatopée. 
 Gragaja vb., 'piailler'. Onomatopée à finale française. 
 Gros (1974:395):
 harzal 'aboyer (chien')'
 hatial 'japper (chien)'
 gwikal 'crier, japper (chien)'
 mignaoual 'miauler'
 c'hwirinal, c'hwirinad 'hennir'
 blejal 'beugler (vache, boeuf)'
 dohal 'grogner (cochon)'
 gwihal 'crier (animal)'
 begelad, beogal 'bêler (mouton chèvre)'
 sklokal 'glousser (poule)'
 tikal 'piauler (poussin)'
 richinad 'gazouiller (petits oiseaux)'
 piwikad 'pépier'
 gragaillad 'bavarder, jacasser (pie)'
 ragachad 'crier (pie)'
 fraoñval 'bourdonner'
 fihal 'siffler légèrement (palourde)'


-adenn, pour dénoter un évènement sonore

La dérivation des deux suffixes -ad et -enn obtient de façon productive une finale en -adenn qui dénote l'évènement soudain qui produit le son de l'onomatopée /strak/.


(1) E oan a-zevri krog gant ma labour, pa glevis ur strakadenn...
R étais résolument commencé avec mon2 travail quand1 entendis un strak.ation
'J'avais commencé à travailler de bon cœur, quand j'entendis un bruit de verre... '
Léonard (Bodilis), Ar Floc'h (1985:33)


verbes d'action, avec ou sans bruit

(2) Difloupet eo a-dre va daouarn e-kerz an emgann, moarvat.
./floup/.é est de1-entre mon2 deux.main pendant le combat sans.doute
'Il m'aura échappé des mains pendant la bataille.'
Standard, Preder & Armor (1977:44)


En français aussi, l'onomatopée Plaf ! obtient le verbe (s')emplafonner, un verbe qui dénote une action qui n'est plus sonore que de façon accidentelle.


formation d'adverbes avec a-

A-M. Louboutin (10/2021) utilise le mot expressif flav ! pour une chute de matière visqueuse ('jaune œuf' ou 'glue', mais pas 'eau') sur le sol. Dans le même contexte, flav est jugé agrammatical en Trégor à Bulien (Bodiou-Stephens (12/2021)).


(3) Flav, ar melen vi zo kouet ba 'n douar.
patatras ! le jaune œuf R est tomb.é dans le terre
'Patatras, le jaune d'œuf est tombé par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


L'adverbe a-flav signifie 'à plat ventre, à toute volée, de tout son long'.

grammaticalisation

Les onomatopées forment parfois des minimiseurs (na bu, na ba). Le processus est productif car un locuteur peut en inventer un nouveau (N'en deus ket bet amzer da laret O).

réduplication

Les bruits du monde réel peuvent venir de manière répétitive, et le langage peut reproduire cette itérativité par reduplication. Les réduplications sont souvent suspectées d'être des onomatopées.


 Henry (1900):
 - Barbaou, s. m., 'bête noire (dont on fait peur aux enfants)' : mot forgé par onomatopée, ou corrompu du ir. Barbebleue, ou plus simplement du français ancien baboue 'épouvantail', français baboue 'moue'. 
 - Bourboulla, vb., 'fouir du groin'. Onomatopée, et cf. français bourbe, barboter, etc., et breton bourbouten. 
 - Foutoula, vb., 'barboter'. Onomatopée. 


Ainsi de bourbouilh 'borborygme' (Vallée 1931).


(1) Bourbouilhad a ree an dour-chag...
borborygm.er R1 faisait le eau-croupie
'L'eau croupie bouillonnait.'
Léonard, Drezen
Seite & Stéphan (1957:146)


Anscombre (1985) considère que, en tout cas en français, "la réduplication d'un radical onomatopéique va toujours dans le sens d'une spécialisation sémantique".

 Anscombre (1985)
 "Blabla ! ainsi que un blabla ont un usage péjoratif où ils désignent un discours trop abondant ou vide de sens. Remarquons qu'en revanche Blablabla ! et blablater ne réfèrent qu'à un discours vide de sens (Tout ça, c'est du blablabla). Enfin, on ne dirait pas, avec un sens purement descriptif, // nous a préparé un court blablabla de présentation."

Quelques racines onomatopéïques en breton

noms

flak, saflik, chaflik

  • flak ! ['flak] 'floc ! (onomatopée sur le bruit de l'eau, d'un liquide, etc.)', Cornillet (2020)

Ernault (1927:'chaflik') traduit 'rejaillissement, rebondissement, comme du pied dans un sabot trop grand et plein d'eau'. Menard & Bihan (2016-) donne saflik 'clapotement, clapotis'.

La fricative /f/ et la liquide /l/ en particulier, cherchent à reproduire le bruit de l'eau en mouvement, comme dans le français Flitch ! Floutch !, flic-floc ! également associé au bruit de l'eau. Le redoublement de fricative /ch-f/ ou /s-f/ obtient une itérativité.


(1) Eno e veze eur chaflik abominabl pa ree glao.
y R4 était un ___ extraordinaire quand1 faisait pluie
'Là il y avait un flic-flac (bourbier) extraordinaire quand il pleuvait.'
Trégorrois, Gros (1974:397)


(2) Sevel a ra ar chaflik dindan ar saout...
monter R1 fa.it le ___ sous le vaches
'Le purin forme un gâchis clapotant sous les vaches... '
Trégorrois, Gros (1974:396)


Le nom chaflik n'est pas reconnu partout. En Cornouaille à Locronan, A-M. Louboutin (10/2021) ne reconnaît pas chaflik ni flik-flak, au profit de sklabous, glabous (et de batous, formé sur /e-barzh-e-touez/).

frep 'prout', bramm 'pet'

Gros (1974:395) donne bramm 'pet'. Favereau (1993) donne frep 'prout'.


kloc'h

Le nom kloc'h 'cloche' dérive d'une racine onomatopéique qui remonte au proto-celtique.


 Matasović (2009):
 PCelt: * klokko- 'bell' [Noun]
 GOID: OIr. clocc [o m]
 W: MW cloch [f]
 BRET: MBret. cloch, MoBret. kloc'h [m]
 CO: OCo. cloch glosed clocca
 ETYM: Fr. cloche 'bell' < MLat. clocca was probably borrowed from the language of the Celtic missionaries in the early Middle Ages (clocca is first attested in the work of Adomnán in the 7th century). It is improbable that it is from Gaulish, cf. also Germ. Glocke. The PCelt. word is clearly onomatopoetic.
 REF: LEIA C-122f., GPC I: 502, Campanile 1974: 27f., Deshayes 2003:399, Gamillscheg 237.


stlakañ, strakañ, strakadenn

Le Gonidec (1821) considère les formes /stlaka/ et /straka/ 'claquer, faire un certain bruit aigu et éclatant' comme des onomatopées. Gros (1974:395) reprend le même exemple strak 'craquement' et remarque que strak 'craquement' "imite bien le bruit sec d'une chose qui se casse net, qui craque". Son exemple eur strak-fouet 'un claquement de fouet' montre que ces noms peuvent entrer une suite de dérivations morphologiques dans la langue (strakal, strakadenn, etc.).


(3) Ful ha strak a vije bet etrezañ hag ar Gastafiorenn !
étincelles et /strak/ R1 serait été entre.lui et le 1Castafiore
'La Castafiore et lui, ça aurait fait des étincelles !'
Standard, Kervella (2001:6)


(4) pa glevis ur strakadenn...
quand1 entendis un /strak/.ation
'quand j'entendis un bruit de verre... '
Léonard (Bodilis), Ar Floc'h (1985:33)


Cette onomatopée n'est pas reconnue partout. En trégorrois de Bulien, Bodiou-Stephens (12/2021) ne le reconnaît pas (Kouet eo ' bank boum / * strak war an douar ! 'Le banc est tombé, crac ! par terre.'). La dimension expressive de /strak/ peut aussi être monopolisée pour les mots tabous. Menard (1995) donne strak, c'hoari strakoù 'coïter', strakeilhoù 'parties sexuelles de l'homme', strakell 'femme légère', strakenn 'putain', et strakouilhenn 'mauvaise femme'.

tak

L'onomatopée /tak/ est à la source de mots qui n'ont à voir entre eux à part l'idée d'un choc ponctuel de contact restreint.

Le nom takenn 'goutte' est composé de façon transparente de l'onomatopée tak suivie du suffixe singulatif -enn. Ce suffixe exocentrique en fait un nom féminin (un dakenn 'une goutte'). Le second est l'interjection Tak ! 'Pan !, Toc !'.


(1) Tak ! Ken e chome ar vaz en e benn !
Pan ! tant R4 restait le 1bâton en son1 tête
'Pan ! Que le bâton lui est resté planté dans la tête !'
Trégorrois, Gros (1984:151)


La racine /tak/ n'est pas disponible pour d'autres dérivations. Le nom takad 'endroit', n'est pas sémantiquement affilié.


(2) un takad lerc'h 'oa ket 'mè' boull'nn.
un endroit était pas mais boue
'un endroit où il n'y avait que de la boue.'
Cornouaillais de l'est maritime, Bouzec & al. (2017:205)

adverbes de manière

krak

L'onomatopée krak a grammaticalisée en un adverbe signifiant 'net, sec, cassant, catégorique' (Gros 1970b). Cet adverbe rentre dans d'autres composés adverbiaux (krak-ha-krenn 'catégoriquement', Merser 2009).


(1) Sèz a gaoze krak.
Françoise R1 causait cassant
'Françoise parlait d'un ton cassant.'
Trégorrois, Gros (1974:397)


L'adjectif krak a probablement grammaticalisé pour donner le préfixe atténuateur krak-, mais le passage sémantique de l'un à l'autre n'est pas transparent ('cassé' > 'incomplet' ?).


plouf > adverbe onomatopéique

L'onomatopée plouf ! mimique le bruit de la chute d'un corps solide dans un liquide. Dans les exemples trégorrois ci-dessous, plouf est très intégré dans la structure syntaxique puisqu'il se situe entre le sujet et le prédicat de la même petite proposition, avec la distribution d'un adverbe aspectuel. Ce n'est pas ici une interjection qui serait indépendante et restreinte aux périphéries de la phrase, mais un adjoint de type adverbial. Il n'est pas paraphrasé - il modifie une phrase. C'est étonnant car sémantiquement, les adverbes aspectuels ne contiennent pas d'information sur le prédicat qu'ils modifient, ils ne réalisent pas un évènement alors que Badadav ! et Plouf ! ne sont compatibles qu'avec, respectivement, une chute sur solide et liquide.

Les deux premiers exemples montrent des infinitives narratives, et le dernier une petite proposition participiale.


(1) ... ha me ha plouf da gouezhañ 'ba 'n dour.
et moi et Plouf ! de1 tomber dans le eau
'... Et plouf ! Je suis tombée dans l'eau !'
Trégorrois (Bulien), Bodiou-Stephens (12/2021)


(2) ... ha me ha badadav da vont d'ar bord all.
et moi et Patratras ! de1 aller de1 le bord autre
'... Et patratras ! Je me suis évanouie !'
Trégorrois (Bulien), Bodiou-Stephens (12/2021)


(3) ... ha me ha plouf kouet 'ba 'n dour.
et moi et Plouf ! tomb.é dans le eau
'... Et plouf ! Je suis tombée dans l'eau !'
Trégorrois (Bulien), Bodiou-Stephens (12/2021)

flip > adverbe idéophonique

L'onomatopée flip mimique un bruit. Il peut être l'objet du verbe ober 'faire' en usage de nom nu (ober flip 'faire une action qui produit le bruit /flip/). La dimension expressive est prouvée par la réduplication et l'alternance apophonique.


(3) ken ra flip-flip-flap lost he liviten paour.
tant fa.it /flip, flip, flap/ queue son lévite pauvre
'tellement que sa pauvre jaquette en claquette'
Breton pré-moderne (1872), DJL
cité dans Menard & Bihan (2016-:'flip')


Le nom de bruit flip obtient par dérivation le nom flip, ur flip qui dénote un 'fouet, martinet'. C'est une racine "sans doute par onomatopée du bruit qu'il fait en tombant" (Malgorn 1909). Ce nom est ensuite utilisé productivement dans des expressions verbales. Le sens concret de 'fouet, martinet' y est utilisé pour obtenir des gestes associés à son usage (Menard & Bihan 2016- donnent strinkañ e flip 'jeter à la volée') ou des structures aspectuelles associées à l'objet lors de son utilisation (Menard & Bihan 2016- donnent mont e flip 'partir rapidement', diwar ar flip 'précipitamment'), ou encore des mouvements de langues dangereux (flammes d'un feu, ou médisances).


(4) ha flip ha flap, ha jip ha jap…
et /flip/ et /flap/ et /ʒip/ et /ʒap/
'Et patati, et patata, et patati, et patata... '
Cornouaillais, Chozig ar Baradoz, Hélias (1952)


En (5), le nom flip en usage de nom nu n'est pas une onomatopée et ne dénote pas une action sonore. C'est le nom flip dénotant un 'fouet' qui a été dérivé en un autre nom qui dénote une 'action aspectuellement similaire à un coup de fouet'. Ce nom se trouve, comme l'onomatopée "fraiche" le pouvait, en usage de nom nu ce qui n'est pas commun aux noms en breton (* Ne ri nemet lamm hag er-maez).


(5) ne ri nemed flip hag er meaz.
ne1 feras seulement /flip/ et dehors
'Tu feras bonjour-bonsoir.'
Breton pré-moderne (1877), Feiz ha Breiz
cité dans Menard & Bihan (2016-:'flip')


Ce 'nom d'action aspectuellement similaire à un coup de fouet' peut dénoter l'action de langues de feu, ou de mauvaises langues (ober flip, flap, flep 'médire', Menard & Bihan 2016-).

Finalement, flip est aussi un adverbe de manière pouvant apparaître dans les petites propositions indépendantes non-tensées des infinitives narratives. Il pourrait ici avoir une dimension prédicationnelle (cf. Hag eñ mont d'e wele), mais la présence de la préposition dynamique da obtient un mouvement de toute façon (cf. Hag d'e wele).


(6) ha flip d'e wele.
et /flip/ à son1 lit
'Il se glissa rapidement dans son lit.'
Breton (1934), Le Courrier du Finistère 14 avril
cité dans Menard & Bihan (2016-:'flip')

onomatopées plutôt idéophoniques

Les expressions plutôt idéophoniques sont celles qui concernent des actions silencieuses, et celles qui reproduisent des bruits humains par coïncidence articulatoire.


Pfiouf !

(1) Kaor Morwena dioustu nun taol piouff a zo kollet.
chèvre Morwena soudain en.un coup piouff R est perd.u
'La chèvre de Morwenna, d'un coup, piouff, a disparu.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


Vrrip !

Une onomatopée reproduisant le bruit d'un mouvement produit, sans grammaticalisation particulière visible, un adverbe de manière (cf., 'de façon vrrip').


(2) ha vrrip, Yann ' hont roud nor gass ar liñsen...
et vrrip Yann (à)4 aller route en1 envoyer le drap
'...et vrrip, Yann s'en fût en prenant le drap.'
Poullaouen, locuteur né vers 1910, Favereau (1984:441)

Jiouh !

(3) Jiouh ! An dour 'zo kouet war an douar !
Jiouh ! le eau est tomb.é sur1 le terre
'Patatras, l'eau est tombée par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


pouaf ! pouaf !

L'action illustrée par Pouaf ! Pouaf ! a été décrite auparavant. Le décrochage en périphérie droite suggère un statut de relative indépendance grammaticale dans une structure infinitive narrative. Ce pourrait être un idéophone (qui reproduit le geste articulatoire d'aspirer sur une pipe) plutôt qu'une onomatopée (qui mimique le son produit par un tel geste).


(4) Ha tan d'ar c'horn, pouaf ! pouaf !
et feu à le 5pipe pouf pouf
'Et il alluma sa pipe, pouf! pouf!'
Crocq (1924:208)


roc'h, roñkel, diroc'hal

Le Gonidec (1821) considère roc'h et roñkel 'ronflement, bruit sourd qu'on fait en ronflant, râle ou râlement' comme des onomatopées. Cette racine peut aussi être entendue comme idéophone.

Classes sémantiques

Des classes sémantiques se dégagent, et certaines sont particulièrement productives.


un animal dénoté par le bruit qu'il produit

L'exemple typique serait hububu, ibubu 'huppe' (Cléguérec, Thibault 1914:434) avec sa morphologie expressive reconnaissable à l'alternance des formes et des reduplications de syllabe, ainsi que l'harmonie vocalique. Un exemple connu est koukoug 'coucou'. Le Gonidec (1821) considère aussi filip, chilip 'passereau, moineau' comme des onomatopées.

 Henry (1900): 
 Alc'houéder, alc'houédez, s. m., 'alouette', mbr. ehuedez, huedez, qui subsistent encore actuellement dans (T.) echoueder et (V.) huide ; corn. ewidit, cymr. ehedydd, hedydd, uchedydd ; ir. uiseôg, fuiseôg, gael. uiseag. Ces formes difficiles ne se superposent à aucune primitive connue, ni même entre elles : plusieurs laissent entrevoir une onomatopée du chant et de l'essor de l'alouette, modifiée peut-être en breton, soit par l'influence du gaulois-latin alauda (d'où fr. aloue et alouette), soit encore par celle d'un mot conjectural * alc'houered, venu par métathèse de * aouc'helred, qui serait le lat. avis galeritus 'alouette huppée'. Cf. kabellek et kogennek. 
 
 Boku (C), s. m., sorte de cormoran. Onomatopée (?). 
 
 Boùgors, s. f., 'butor', cf. cymr. bwmp y yors 'butor de roseaux' (oiseau de marais). V. sous kors, et onomatopée. Le cymr. aderyn y bwm signifie 'oiseau qui fait boum'.
 
 Breûgi, vb., 'braire' : d'un radical * brâk-, cf. gaul. latinisé bracillâre et bragiltàre (d'où fr. brailler). Onomatopée. 
 
 Bruc'hiellein ( V.), vb., 'rugir, mugir'. Onomatopée. 
 
 Busella, vb., 'mugir'. Onomatopée, et cf. buc'h. 
 
 Kioc'h, s. f., bécassine, cymr. giach. Onomatopée. 
 
 Kraost, s. m., 'pituite'. Onomatopée. 
 
 Grougousa, vb., 'roucouler'. Onomatopée.


Typiquement, la reconstruction étymologique de ces noms d'animaux sont troublés par diverses réactivations de l'onomatopées au cours de l'histoire des langues.


 Matasović (2009):
 PCelt: * gexdo/ ă- 'goose' [Noun]
 GOlD: Mlr. géd [o m]
 W:MW guit (GPC gwydd) [f]
 BRET: MBret. gwaz [f]
 CO: OCo. guit glosed auca, Co. goth 
 ETYM: Presumably an onomatopoetic word, there is probably no connection to PIE * ǵheh2-ns 'goose' (cf. PCelt. * gansi- 'swan').
 REF: GPC II: 1753, Deshayes 2003: 301, Lockwood 1981.


De façon anecdotique, un trait de langage peut obtenir de même façon le nom d'un ensemble humain. Ainsi les habitants de Theix, connus pour dire che en présentatif (au lieu de setu en breton standard), sont appelés cheed 'gens de Theix' (Menard & Bihan 2016-:'che.3').


animal adressé par le bruit qu'il produit

Certains des huchements aux animaux sont des onomatopées en ce qu'ils essayent d'évoquer un son produit par l'animal lui-même. Ce sont typiquement les interjections qui les incitent à s'approcher.


chocs, chutes et matières

Aux actions de chocs et chutes correspondent des onomatopées.

Ces onomatopées diffèrent suivant les matières en contact et l'intensité du choc. Elles ont une dimension idéophonique certaine. On retrouve des consonnes non-plosives pour les éléments liquides, des plosives en finales (-k) pour les objets cassants solides et des multisyllabiques à alternance apophonique pour les objets ou humains articulés, offrant plusieurs points d'impact.

Gerven (2011) traduit 'Patatras !' par Badadaoù !, Badadaoñ !, Baladaoñ !, ou Poudoum. Cornillet (2020) traduit Patatras ! par Padadao !, et 'Badaboum !' par Pouloudoufez !, Pouroudoum !.


onomatopées généralistes vs. spécialisées

Certaines onomatopées de chocs et chutes sont plus généralistes que d'autres, ce qui montre leur éloignement de la dimension onomatopéique. Comme le français Patatras !, Badadav ! /badadao/ est généraliste en ce que la locutrice en (1) le trouve malheureux mais pas nettement agrammatical pour la chute d'un jaune d'œuf, en contraste avec Klak ! qu'elle trouve irrecevable. Ceci éloigne Badadav ! de la dimension onomatopéique car un jaune d'œuf en tombant n'a pas plus de chance de sonner /badadao/ que /klak/, et la poudre de chocolat qui ne fait pas de bruit remarquable.

Klak ! a aussi une dimension généraliste, car il accepté pour la chute d'allumettes. Il est accompagné d'un geste distributif mais n'est pas rédupliqué.


(1) Flav! Klak ! Badadav!
liquide, eau */OK * *
jaune d'œuf, glue OK * #
bébé * * OK
chocolat en poudre * OK
plat, assiette * OK OK
armoire, banc * OK OK
seau renversé OK OK
allumettes * OK OK
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021), (02/2022)


(2) Flav, ar melen vi zo kouet ba 'n douar.
patatras le jaune œuf R est tomb.é dans le terre
'Patatras, le jaune d'œuf est tombé par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


(3) Klak, ur plad zo kouet ba 'n douar.
patatras un plat R est tomb.é dans le terre
'Patatras, une assiette est tombé par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


(4) Heoñv neus boutet ar perseus ha badadav! An armel zo kouet.
lui 3SGM.a pouss.é le perceuse et badaboum le armoire est tomb.é
'Il a poussé la perceuse et badaboum l'armoire est tombée.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (10/2021)


La chute au sol d'un liquide non gluant est exprimé par /ʒjuh/.


(5) Jiouh ! An dour 'zo kouet war an douar !
Jiouh ! le eau est tomb.é sur1 le terre
'Patatras, l'eau est tombée par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)

structure sémantique verbale : Boum ! et Klak ! vs. Krak !

Les onomatopées d'action contiennent une structure sémantique précise qui comporte un évènement. Ci-dessous, la locutrice du Trégor utilise Boum ! pour une chute bruyante d'objet lourd, là où la locutrice de Cornouaille utilise Klak !. Les deux utilisent Krak ! si l'objet se rompt et casse en tombant. En (1), Boum war an douar ! est paraphrasé par Kouet eo 'bank. Rien n'est dit sur l'état du banc. En (3), l'utilisation de la coordination montre que les deux actions sont consécutives ; le banc tombe d'abord et casse ensuite. La locutrice cornouaillaise commente spécifiquement que Klak ! s'utilise lorsque le banc tombe sans se casser, et que Krak ! implique que le banc est cassé.


(1) Kouet eo ' bank boum ! war an douar !
tomb.é est (le) banc Badaboum ! sur1 le terre
'Le banc est tombé, badaboum ! par terre.'
Trégorrois (Bulien), Bodiou-Stephens (12/2021)


(2) Kouet eo ' bank ha klak ! war an douar !
tomb.é est (le) banc et clac ! sur1 le terre
'Le banc est tombé, (sans se casser) clac par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


(3) Kouet eo ' bank ha krak ! war an douar !
tomb.é est (le) banc et crac ! sur1 le terre
'Le banc est tombé, (et il s'est cassé) crac par terre.'
Bodiou-Stephens (12/2021), A-M. Louboutin (02/2022)


En (4), on voit que Krak ! peut cependant exprimer la chute d'objets qui ne se cassent pas s'il s'agit toujours d'un impact qui sépare les sous-parties d'une entité. Dans ce contexte, la locutrice utilise aussi Klak !, accompagné d'un geste distributif des mains.


(4) Ale Krak ! An alumetez 'zo kouet war an douar !
Allez ! crac ! le allumettes est tomb.é sur1 le terre
'Patatras, les allumettes sont tombées par terre.'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)


Cette même locutrice déploie pourtant la reduplication idéophonique pour la chute de billes.


(5) Hounn neus graet ol lamm ha glililing tout ar ganatennoù 'zo kouet war an douar !
celle.ci a fa.it un saut et patatras tout le 1bille.s est tomb.é sur1 le terre
'Elle a sursauté et patatras, toutes les billes sont tombées par terre !'
Cornouaillais (Locronan), A-M. Louboutin (02/2022)

Typologie

Les onomatopées sont conventionnalisées, et ne sont pas les mêmes à travers les langues. Pour un désigner un son explosif, l'anglais utilise pop alors que le lithuanien utilise pokšt. Les deux imitent un son du monde réel, mais l'adaptent différemment à la phono-esthétique interne à la langue.

En (1), le son du miaulement d'un chat est utilisé pour grammaticaliser un verbe. Ce verbe fait alors partie du lexique et peut recevoir les dérivations propres à la langue, comme ici une finale nominalisante en -adenn. On peut voir dans sa glose en français le même type de dérivation, à partir d'un son interprété différemment par la phonologie du français.


(1) Ar gazez he-devoa greet eur pez mignaouadenn.
le 1chat.te 3SGF avait fa.it un morceau miaul.ement
'La chatte avait poussé un grand miaulement.'
Trégorrois, Gros (1970b:'ober')

Terminologie

Le terme français onomatopée provient du grec ὀνοματοποιία, littéralement /mot-fabrication/, 'création de mot'. Ce terme convient à la dénotation d'une classe de mots créés dans la langue à partir d'un processus particulier. Akita (2009) utilise, dans son étude sur le japonais, le terme de phonomime. Ce terme dénote bien un 'son langagier qui mime ou reproduit un son externe au langage'.

Dans la littérature francophone pré-moderne, le terme d'onomatopée a largement couvert un spectre plus large de mots pour qui l'arbitraire du signe était interrogeable, les mots expressifs qui comprennent aussi les idéophones, interjections, les huchements aux animaux et les mimologismes. Sur ce site et en français contemporain, le terme d'onomatopée ne dénote plus que, précisément, les mots formés sur l'imitation d'un son externe au langage humain. Les onomatopées forment une sous-classe de mots expressifs.


À ne pas confondre

Les expressions idéophoniques attachent une sorte de proto-sémantique à un son particulier de la langue. Elles ressemblent aux onomatopées en ce qu'elles montrent une forme d'iconicité - leur forme est liée à leur sens. Cependant, contrairement aux onomatopées, les expressions idéophoniques n'imitent pas un son. Les reduplications sont souvent discutées en terme idéophoniques, par exemple lorsqu'elles servent la formation des pluriels ou l'itérativité.

Les onomatopées sont des interjections si elles peuvent être utilisées syntaxiquement en isolation. Toutes les interjections ne sont pas des onomatopées. Les interjections de type O !, A !, Aiou ! n'empruntent aucunement un son du monde en dehors du langage. Ce ne sont pas des onomatopées.

Enfin, il faut distinguer les onomatopées des mimologismes qui consistent à reconnaître un élément de langage dans un son du monde naturel, du bruit de voiture au chant d'un oiseau. Par exemple, Ernault (1903) donne le mimologisme trégorrois pour le roucoulement amoureux du pigeon N'eus ked a gour ? 'On ne vous fait pas la cour ?'.

Bibliographie

horizons théoriques et comparatifs

  • Akita, K. 2009. A Grammar of Sound-Symbolic Words in Japanese: Theoretical Approaches to Iconic and Lexical Properties of Japanese Mimetics (PhD dissertation), Kobe University, Kobe. texte.
  • Alloush, Mustafa. 2016. L'onomatopée dans le lexique de l'arabe, thèse de phonologie de l'université de Lyon.
  • Grammont, Maurice. 1901. 'Onomatopées et mots expressifs', Revue des langues romanes 44:4.
  • Guiraud, Pierre. 1967. 'Structures onomatopéiques', chapitre III de Structures étymologiques du lexique français, Paris, Larousse.
  • Meinard, Maruszka Eve Marie. 2015. 'Distinguishing onomatopoeias from interjections', Journal of Pragmatics 76, 150-168.
  • Waas, M. & A. Ryan. 1993. 'Onomatopoeia in Language Attrition', Linguitische Berichte 148, 477–482.