Ordres à tête infinitive antéposée

De Arbres

La phrase bretonne peut commencer par une tête verbale infinitive. Le verbe seul, sans son objet ni le reste de ses dépendants, est à l'initiale de phrase devant un verbe tensé, un modal ou un auxiliaire. On dit que cette tête verbale est antéposée. C'est une structure de dernier recours pour obtenir un ordre à temps second, lorsque rien d'autre n'occupe l'espace initial de phrase

En (1), on voit que l'objet du verbe lexical, ul lizher 'une lettre', apparaît dans la zone post-tensée. La tête verbale infinitive skrivañ 'écrire' est plausiblement montée seule devant l'auxiliaire, créant ainsi ce groupe verbal discontinu. L'auxiliaire ober 'faire' est l'auxiliaire sémantiquement vide de la conjugaison analytique.


(1) Skrivañ a ra Goulven ul lizher.
écrire R fait Goulven [VP _ un lettre ]
'Goulven écrit une lettre.'
Trégorrois, Stephens (1982:9)



Reconnaître et tester cette structure

Cette structure est repérable lorsque l'objet du verbe est resté à droite de l'auxiliaire (Evañ a ra bier). Elle a des propriétés syntaxiques très différentes de l'antéposition de groupe verbal où tout le bloc autour du verbe infinitif apparaît avec lui (Evañ bier a ra, 'Il boit de la bière' ou avec un verbe intransitif Evañ a ra, 'Il boit'). En (1), l'objet du verbe lexical transitif apparaît dans le champ postverbal. Le verbe infinitif à l'initiale consiste donc uniquement en une tête verbale infinitive. L'auxiliaire tensé est ober 'faire'. Il s'agit d'un cas de conjugaison analytique qui n'implique pas d'emphase. La négation n'est pas compatible avec cet ordre des mots.


(1) Respont a ran dezhoñ e karan gwell frankiz eget argant.
répondre R fais à.lui [objet C R4 aime mieux liberté que argent ]
'Je lui réponds que je préfère la liberté à l'argent.'
Vannetais, Herrieu (1994:288)


On donc reconnaît les cas où seule une tête verbale est antéposée dans les phrases où un argument du verbe apparaît dans le champ postverbal. C'est un signe que le verbe a été antéposé seul, sans le reste de la structure verbale.


(2) Sevel a reas ar paotr e zaoulagad
lever R fit le garçon [VP _ son1 2.oeil ]
'Le garçon leva les yeux... '
Standard, Drezen (1990:23)


(3) Ober a reas egile un hej d'e skoaz.
faire R fit second [VP _ un haussement de son1 épaule ]
'L'autre haussa les épaules.'
Standard, Drezen (1990:28)


(4) Sailhat a rae a bep seurt sonjoù en e benn.
sauter R faisait [VP _ de1 toute sorte pensée.s en son1 tête ]
'Toutes sortes de pensées s'entrechoquaient dans sa tête.
Standard, Drezen (1990:40)

Syntaxe

les propriétés de l'antéposition stylistique

Les structures qui montrent les ordres de mots à tête infinitive antéposée ont les propriétés de l'antéposition stylistique.

Ce sont des opérations de dernier recours de mouvement ultra-local pour obtenir l'ordre à temps second à la fin de la dérivation syntaxique.


incompatibilité avec la négation

Cette structure est incompatible avec la négation (Stephens 1982:210). La négation ne sature l'espace devant le verbe tensé.


(2) * Lenn ne ra ket Yann al levr.
lire ne1 fait pas Yann le livre
'Yann ne lit pas le livre.'
Trégorrois, Stephens (1982:210)


incompatibilité avec une topicalisation

Cette structure est incompatible avec une topicalisation (Stephens 1982:210). La topicalisation sature l'espace devant le verbe tensé.


(3) * Yann lenn a ra al levr.
Yann lire R1 fait Marie le livre
'Yann lit le livre.'
Trégorrois, Stephens (1982:210)

mouvement ultra-local

Une tête verbale peut être antéposée au-dessus d'un auxiliaire tensé ou d'un modal, si et seulement si son site d'extraction est immédiatement postverbal (Jouitteau 2005/2010).

Cela prédit que si l'on rajoute un autre élément pour remplir l'espace préverbal, l'infinitif apparaîtrait alors toujours comme directement postverbal (Atav e c'heller lenn..., Bez' e c'heller lenn...).


(4) Lenn a c'heller pennadoù e kembraeg diwar-benn an darvoudoù bet c'hoarvezet e Breizh.
lire R1 peut.on _ article.s en gallois sur le événement.s été pass.é en Bretagne
'On peut lire des articles en gallois sur les événements survenus en Bretagne.'
Breton standard, Al Liamm 360, p.120.

coordination

Les structures verbales infinitives antéposées peuvent être coordonnées dans la zone préverbale. Elles se partagent alors le même modal ou auxiliaire ober 'faire'.


(5) krozal ha stlaka a rae _ a bep eil.
[ gronder et éclater ] R faisait Ø alternativement
'Il grondait et il éclatait tour à tour.'
Léonard, Kerrien (2000:16)


* Aux - V

Stephens (1982:235) notait que spécifiquement dans cette structure, la tête verbale doit toujours précéder l'auxiliaire ober.

Cette propriété est propre à cette construction - l'antéposition stylistique d'un participe ne partage pas cette propriété (Debret en deus ar c'houign, vs. Ar c'houign en deus debret).

auxiliaire

Les infinitifs peuvent apparaître devant toutes sortes d'auxiliaires ou modaux. En (6), on voit que le verbe infinitif dont, 'venir', a été antéposé devant le modal tensé de gallout, 'pouvoir', en laissant son argument eus an donvor dans le champ du milieu. En (7), le verbe infinitif gwelet a été antéposé devant le modal tensé rankout, 'devoir', en laissant dson argument interne dans le champ du milieu.


(6) Dont a hell eus an donvor gwagennou braz ...
venir R peut [ [ VP _ de le large ] vague.s grand ]
'De grandes vagues [...] peuvent venir du large... '
Léonard, Seite (1998:84)


(7) - N'eus forzh ! eme an ozac'h ; gwelet a rankan hag ez eo gwir.
ne1 est cas dit le vieux voir R dois [VP _ si R+C est vrai ]
'Qu'importe ! dit l'homme; Je dois voir si c'est vrai.'
Léon, Milin (1924)


doublement du verbe

Selon Jouitteau (2011, 2012, 2013, 2020b), les cas de doublement du verbe de type Gouzout a ouzon 'Je sais' sont un cas particulier d'ordre à infinitif antéposé.

auxiliaire composé V en deus graet O

L'auxiliaire après la tête infinitive peut être lui-même composé. La sélection de l'auxiliaire tensé dépend de la structure thématique du verbe lexical antéposé.


(6) Ranna en deus graet e beadra ganeomp.
partager R.3SG a fa.it son1 possession avec.nous
'Il a partagé ce qu'il avait avec nous.'
Cornouaille (Pleyben), Ar Floc'h (1950:117)

ce qui peut précéder la tête infinitive

Rares sont les éléments qui peuvent apparaître au-dessus d'une antéposition de tête verbale. Ici, l'adverbe nemet ou la locution Ya 'oui'.


(2) Nemet karout a rafen _ e virfes ez kerz un dra bennak e koun eus hon daremped ...
seulement aimer R ferais R4 garderais en.ta.possession un 1chose quelconque en souvenir de notre relation
'Seulement, j'aimerais que tu gardes quelque chose en souvenir de notre relation.'
Standard, Drezen (1990:43)


(3) Ya, Dont a hell _ eus an donvor gwagennou braz...
oui venir R1 peut de le profond1.mer vague.s grand
'Oui, de grandes vagues peuvent venir du large [...].'
Léonard (Cléder), Seite (1998:84)


les clitiques possibles sur la tête verbale

Les seuls éléments que les antépositions de têtes verbales peuvent emmener avec elles dans leur montée devant l'auxiliaire sont des adverbes courts, tels que mat 'bien' et la particule de focus ' ni (grammaticalisation de la clivée an hini eo). L'hypothèse qu'il s'agit d'une opération de mouvement de tête tient à la possibilité qu'il s'agisse de cliticisation.


particule de focus ' ni

Press (1986:189) donne un exemple en (4) de tête verbale antéposée sans son objet, avec un effet de focus sur ce verbe infinitif. Une clivée simple, avec la copule eo, est agrammaticale. L'obtention du focus par la particule ' ni est cependant grammaticale. Selon Press (1986:189), la phrase Gwelout 'ni 'ra Yann e vignonez "peut être considérée comme non-standard".


(4) Gwelout 'ni / * eo ra Yann e vignonez.
voir fait Yann son1 ami.e
'Yann VOIT son amie.'
Dialectal, Press (1986:189)

adverbes courts

Un petit ensemble d'adverbes courts peut apparaître comme cliticisé sur l'infinitif, comme dans la salutation répandue Mont mat a ra ?. Timm (1987a:263) relève, à Carhaix, de tels infinitifs antéposés avec mat 'bien' ou abred 'tôt'.

En (5), l'objet apparaît à droite séparé de son verbe, indiquant un mouvement de tête verbale. L'adverbe court mat apparaît cependant cliticisé sur le participe antéposé.


(5) Anavezet mat em eus Yann ar Floc'h.
[ conn.u bien ] R.1SG ai [VP [ __ ] Yann ar Floc'h ]
'J'ai bien connu Yann ar Floc'h.'
Cornouaillais (Pleyben), ar Go (1950:6).


Ces structures ne semblent pas bloquées à un effet de focalisation particulier, et l'ordre respectif des mots est toujours [Verbe lexical-Auxiliaire] et jamais l'inverse.

Ces conditions syntaxiques sur les antépositions de têtes verbales les différencient des antépositions de syntagme verbal entier (VP).


réalisation du sujet

Timm (1987a:263) note que les structures périphrastiques en ober sont nettement plus répandues en breton carhaisien lorsque le sujet n'est pas lexical. Ces ordres de mots ne sont cependant pas agrammaticaux; elle donne l'exemple de la salutation Mont a ra mat an traoù ?, où le sujet est réalisé.

Cette propriété statistique est prédite si dans cette variété la dérivation syntaxique amène le sujet comme l'élément le plus haut dans le champ du milieu. La présence du sujet obtiendra toujours des ordres SVO, où c'est le sujet qui satisfait à T2 en dernier recours.

Bibliographie

  • Jouitteau, Mélanie. 2011. 'Post-syntactic Excorporation in Realizational Morphology: Breton Analytic Tenses', Andrew Carnie (éd.), Formal Approaches to Celtic Linguistics, Cambridge Scholars Publishing, 115-142. texte, ou texte.
  • Jouitteau, Mélanie. 2012. 'Verb doubling in Breton and Gungbe; obligatory exponence at the sentence level', The Morphosyntax of Reiteration in Creole and Non-Creole Languages, Aboh, Enoch O., Norval Smith et Anne Zribi-Hertz (éds.), John Benjamins, 135-174. texte ou texte.
  • Jouitteau, Mélanie. 2013, 'La conjugaison analytique de doublement du verbe en breton', Ali Tifrit (éd.), Phonologie, Morphologie, Syntaxe Mélanges offerts à Jean-Pierre Angoujard, PUR, 327-354. texte.
  • Stephens, Janig. 1982. Word order in Breton, Ph.D. thesis, School of Oriental and African Studies, University of London.