Accentuation

De Arbres
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L'accentuation est un pôle important d'information prosodique. L'accent est une unité phonologique supra-segmentale: il ne peut pas être prononcé en isolation, sans la présence d'au moins un phonème segmental.


L'accentuation de phrase joue un rôle important dans la structure informationnelle d'une phrase. La langue bretonne a aussi une accentuation de mot, un système d'accentuation tonique.

Cette page rassemble pour l'instant des notes un peu éparses, et ne donne pas une vue d'ensemble correcte des variations de l'accentuation dans les dialectes du breton. Il faut se reporter en bibliographie pour des études plus exhaustives, et les comparer entre elles.


Accentuation de phrase

domaines prosodiques

L'intensité de l'accentuation est plus critique en bordure de domaine prosodique. "Au cours d'une même émission de voix, c'est souvent le premier ou le dernier accent qui est le plus fort" (Hemon 1975c:§285).


structure informationnelle

Gros note l'importance de l'accentuation de phrase, même s'il ne dégage pas les effets produits par l'accentuation elle-même des effets pragmatiques induits par une structure informationnelle particulière.

 Gros (1984:138):
 "Soit la phrase da beleh ez?, avec l'accent tonique à sa place normale sur ez. Elle signifie tout simplement 'Où vas-tu ?' (question banale). Mais prononcez-la: Da beleh ez?, en accentuant très fortement la syllabe be et en mettant l'accent secondaire sur ez, le sens est changé. La question est maintenant chargée d'affectivité. Elle dénote chez le sujet parlant un sentiment de désapprobation, d'impatience ou de colère que la phrase écrite est incapable de rendre. De même dans l'exemple Deui ket amañ?. Si on le prononce lentement sur un ton neutre, égal, avec l'accent principal sur deu, c'est une interrogation purement intellectuelle: 'Ne viendras-tu pas ici ?' Mais si on prononce Deui ket amañ? rapidement, en accentuant plus fortement le 'a' de amañ que la syllabe deu, il ne s'agit plus d'une question, mais d'un ordre formulé avec impatience et correspondant au français 'Veux-tu venir ici !'"


Selon Goyat (2012:128-9), l'accentuation de phrase est liée à la structure informationnelle. Il dégage des différences d'accentuation de phrase suivant l'emplacement d'un élément focalisé.

 Goyat (2012:128-9):
 "L'accent de phrase nous semble lié à la structure informationnelle. L'unité de la structure informationnelle est le groupe de souffle, encore appelé unité d'intonation. La structure informationnelle dépend de la place de l'accent de groupe dans cette unité. En breton, cet accent est souvent placé dans le segment initial, qui est alors le segment focalisé.
 Exemple : 
 /'ɡɥi:n nef ke ˌmorse/ 
 Gwin n'ev ket morse. 
 'Du vin, il n'en boit jamais.'
 
 L'accent de groupe est aussi souvent placé dans le segment final, et c'est alors le segment focalisé.
 Exemple : 
 /pøs ki:nˌɡul ɡa 'pɛ:r/ 
 N'ho-peus ken goulenn gand Per. 
 'Vous n'avez / tu n'as qu'à demander à Pierre.'
 
 Mais ce n'est bien sûr pas nécessairement la dernière syllabe du groupe qui porte l'accent :
 Exemple : 
 /me ɡav ˌma:d ãn a'va:lu se/ 
 Me a gav mad an avalou-se. 
 'J'aime bien ces pommes.'
 
 Tout se passe donc, dans la conscience du sujet parlant, comme si la fin de phrase était prévue. La place du dernier accent de groupe détermine celle des accents situés en amont dans la phrase. C'est un peu comme si le locuteur procédait inconsciemment à un compte à rebours. L'accent de groupe est plus rarement placé dans les segments intermédiaires ; du moins dans les phrases, en général courtes, de la conversation courante."


complémenteur vide

L'accentuation marque la différence entre une matrice et une enchâssée précédée d'un complémenteur vide.


(2) Al LAbous a nij vs. Al labous a NIJ.
le oiseau R vole le oiseau C R vole
'L'oiseau vole.', vs. 'L'oiseau qui vole.'
Léonard, Seite (1975:95)

Accentuation de mot

ce qui est accentué

plutôt du matériel lexical

Pour une première approximation, les mots qui reçoivent accentuation viennent du domaine lexical, et non fonctionnel.

Hemon (1975c:§282) donne une liste des mots accentués : il compte les "noms, adjectifs, verbes, adverbes, pronoms, prépositions combinées aux pronoms personnels", c'est-à-dire le matériel lexical plus les pronoms.

Le matériel fonctionnel, lui, qui comprend "l'article défini, les […] possessifs, les verbes auxiliaires, les prépositions, les conjonctions, les particules verbales et les particules négatives", n'est généralement pas accentué.

Deux catégories grammaticales sont donc partagées entre accentuées et non-accentuées: les articles (indéfinis accentués vs. indéfinis inaccentués) et les prépositions (prépositions fléchies accentuées et prépositions simples non accentués).


dans la syllabe

Dans la syllabe accentuée, si la voyelle est une diphtongue, c'est la première des deux qui reçoit l'accentuation. Hemon (1975c:§269, 270) donne feiz 'foi', ['feis] et aotre 'permission', ['aotre].


placement de l'accent relatif à la fin de mot

En breton, quel que soit le dialecte, l'accentuation est relative à la fin du mot.

Cela implique que la flexion ou la dérivation, en ajoutant ou soustrayant des syllabes au domaine du mot, change d'autant la place de l'accent de mot.

En diachronie, cela implique que les mots, qui subissent l'érosion morphologique sur leur fin, vont évoluer différemment selon la place de l'accent dans un dialecte donné. Les dialectes qui ont un accent final seront relativement préservés de l'érosion morphologique, alors que les dialectes qui ont un accent sur la pénultième ou l'anté-pénultième auront des finales plus fragiles.

mots simples

Le système accentuel dans le domaine du mot est sujet à de conséquentes variations dialectales, la ligne de fracture la plus aisément repérable étant celle qui oppose d'une part les parlers du Sud-Est (vannetais et son dialecte guérandais) d'avec les autres (KLT et breton standard). On voit la partition des dialectes traditionnels pour l'accentuation dans la carte 506 de l'ALBB, pour le trisyllabique oferenn 'messe'. Le KLT accentue sur l'avant-dernière syllabe (paroxyton, c'est-à-dire accentué sur la pénultième syllabe), quand le vannetais accentue sur la dernière (oxyton). À Caudan en vannetais, la syllabe accentuée est l'initiale.


 Falc'hun (1947:9):
"La conclusion la plus nette qui se dégage de [l']étude de l'aspect géographique de l'accentuation bretonne, c'est la dualité originelle des dialectes bretons, caractérisés par une accentuation différente. L'un des dialectes, accentué sur la dernière syllabe, était en usage sur la côte méridionale, jusqu'à l'Odet ou la baie d'Audierne, et l'autre, accentué sur l'avant-dernière syllabe, sur les côtes occidentale et septentrionale. Entre les monts d'Arrée et les Montagnes Noires, leurs limites naturelles à l'intérieur, les deux dialectes se mélangeaient, autour de Carhaix, avec une prédominance du breton du nord. Grâce au réseau de voies romaines qui avait son centre à Carhaix, ce breton intermédiaire se répandit rapidement vers Quimper et Tréguier, moins vite vers Hennebont et Saint-Pol-de-Léon. Il propagea au nord certains traits du breton du sud, mais plus souvent au sud, bien que moins profondément, certains traits du breton du nord."


dérivation de l'accentuation antépénultième

Selon Falc'hun (1947:4) qui étudie l'accentuation à partir des cartes de l'ALBB, l'accentuation pénultième prototypique du dialecte vannetais a "jadis largement débordé le diocèse de Vannes, mais [est] en régression devant une poussée exercée de Carhaix en direction de Concarneau et Corlay en Cornouaille […], d'Hennebont au pays de Vannes […]."


Pour Falc'hun, l'accentuation à l'initiale des trisyllabiques (antépénultième) est un sous-produit de l'accentuation sur la finale:

 Falc'hun (1947:4): 
 "l'accentuation antépénultième n'est en breton qu'une variante de l'accentuation sur la finale; elle provient du développement d'un accent secondaire qui, coïncidant avec un léger accent d'intensité initiale, arrive facilement à supplanter l'accent principal:
 ( ' ) __  '  donne  '  __ ( ' ) , d'où  '  ( ) __ et  '   __ , comme en latin valide > valde. De hoer ou hwer 'sœur' (c. 331 de l'ALBB) le pluriel vannetais est hwerezét ou hwerzét, mais le bas vannetais connaît aussi hwérezet et sa variante hwérzet, formes usitées, en dehors du pays de Vannes, de Concarneau à Paimpol. On reconnaîtra donc une accentuation de type vannetais aux mots accentués sur l'antépénultième en dehors du pays de Vannes."

C'est ainsi par exemple que Falc'hun comprend la situation du Goëlo oriental décrite par Le Clerc.

 Le Clerc (1911:231-232):
 "l'accent tonique n'est pas toujours sur l'avant-dernière syllabe; quelquefois, les mots de deux syllabes ont la dernière accentuée; très souvent, dans les mots de trois syllabes, c'est la première qui porte l'accent." 
 "En Goélo, on n'a pas besoin de redoubler devant un suffixe la liquide finale précédée d'un e muet, l'avant-dernière syllabe n'ayant pas à porter l'accent; en trécorrois, on dira pedenno, en accentuant fortement den, comme on dira kanello 'bobines', avec l'accent sur nel; au contraire, kanelaou, forme du Goélo oriental, a deux accents, l'un sur ka et l'autre sur laou."


Les trisyllabiques sont signalés à accentuation initiale en région de Quimperlé (Bouzec & al. 2017:501). Cependant, cela ne correspond pas à de multiples exemples donnés par ces auteurs (cf. 'KemPERle', Bouzec & al. 2017:475, disec'hiñ 's'assécher', [di'zeXen]).

 Bouzec & al. (2017:501):
 "La tendance à placer l'accent tonique sur l'initiale quand un mot est de trois syllabes est aussi perceptible dans les formes conjuguées. À Moëlan et Riec tout du moins. Par exemple: labouremp '[nous] travaillions'. labourèm ['la:burɛm]."


 Le Pipec (2000:88), sur le vannetais de Malguénac:
 
 "On a donc un système très différent et beaucoup plus complexe que celui du breton retenu comme standard. La principale originalité du système considéré est d'articuler deux accents indépendamment l'un par rapport à l'autre:
 - Un accent fixe, frappant régulièrement la dernière syllabe, constitué d'une longueur et d'une intensité principales, relayée dans les mots de plus de deux syllabes par une intensité secondaire sur la syllabe initiale.
 - Un accent libre, celui appelé ici longueur secondaire, touchant n'importe quelle syllabe.
 
 Le rôle distinctif de la longueur vocalique principale, ainsi que l'autonomie de la longueur secondaire oblige à reconnaître à la durée vocalique un rôle phonologique, et donc à la retenir comme trait pertinent (longueur paradigmatique). Le système se sépare donc nettement en cela des parlers du nord-ouest, pour lesquels la longueur est contingente puisque conditionnée par l'accentuation et par le contexte phonémique de la syllabe (longueur syntagmatique). En revanche, on relèvera des traits communs avec les parlers de la zone à accentuation initiale ou antépénultième."


 Mathelier (2017:369), sur le breton guérandais, et les langues en contact:
 
 "le parler mitaw (ensemble des parlers gallos du nord de la Loire-Atlantique situé[s] entre la Loire, L'Erdre et la Vilaine) accentue lui aussi très fortement sur la dernière syllabe. […] Par rapport au vannetais, le guérandais accentue très lourdement la dernière syllabe, comme c'est aussi le cas dans les parlers mitaw. Ce phénomène reste encore marqué dans la façon d'accentuer le français dans notre région."


cornouaillais de l'Est

La frontière n'est pas une ligne imperméable, et l'influence vannetaise se fait sentir sur le bord vannetais du KLT.

 German (2007:158):
 "To the west of Bannalec, the tonic accent normally also falls on the penultimate syllable: gantañ ['gã˘to] 'with-him', ganti ['gati] 'with-her', ganto ['gata] 'with-them', etc., but as one approaches Quimperlé, there are numerous examples which have the stress on the final syllables, as in vannetais: gantañ [ga'tõ] 'with-him', ganti [ga'ti] 'with-her', ganto [ga'tE] 'with them', etc. In disyllabic words, there are a number of doublets where, depending on the speaker and area, stress can fall on either syllable laket ['lakət] (also [lak]) versus lakaet [la'kẹt] 'placed', gouezet ['gwi˘ət] versus [gu'jẹt] 'knew', etc."


variation idiolectale

McKenna (1976-8:73) note que certaines accentuations semblent optionnelles et idiolectales. Il rapporte même le cas du locuteur de (1) qui a pour habitude de dire une phrase et de la répéter en changeant uniquement l'accentuation du dernier mot.


(1) ['mῖntimɑ həwon 'zavét { é'kurs / 'é-kurs } ]
Mitin-ma eh on sauet ekours.
matin-ci R4 suis lev.é en.temps
'Ce matin, je me suis levée tôt.'
Vannetais (Guéméné-sur-Scorff), McKenna (1976-8:74)

mots composés

Hemon (1995:§274-275) note que dans les mots composés mettant côte à côte deux mots portant l'accent, c'est celui du premier qui s'efface ou s'amuise. La carte 574 de l'ALBB montre que le nom composé tad-kozh 'grand-père' est accentué sur la dernière syllabe.


adverbes déictiques spatiaux

Les adverbes déictiques spaciaux -mañ, -se et -hont dérogent à cette règle car c'est leur accent qui disparaît en cas d'adjacence.

Par exemple, an dra-mañ, kement-se, mintin-mañ… sont accentués sur la base.

Accentuation de groupe de mots

affaiblissement du premier de deux accents contigus

L'accent associé lexicalement à un mot varie selon son contexte d'usage en groupe de mot.

 Hemon (1975c:§283) (API rétabli):
 "[…] si deux accents tombent l'un à côté de l'autre, le premier accent s'atténue et disparaît même complètement dans bien des cas: tud vat 'de bonnes gens' [ty'd 'vat]; an ti all 'l'autre maison' [ãn ti 'al]; ne oar ket 'il ne sait pas' [ne war 'ke:t]."


Hemon (1975c:§284) donne comme exception les "forme verbales monosyllabiques fréquemment employées" comme dans 'yen eo 'il fait froid', 'aon m'eus 'j'ai peur' et 'glav a ra 'il pleut', mais comme il considère §282 que les auxiliaires ne sont de toute façon pas accentués ces faits seraient obtenus indépendamment.


groupe finissant par un monosyllabique

 Goyat (2012:127), pour Plozévet:
 "Quand il s'achève par un monosyllabe, le groupe est accentué sur ce monosyllabe, sauf s'il est précédé de l'article indéfini, d'un numéral monosyllabique, de l'interrogatif ped 'combien', de l'exclamatif pegen 'comme', des adverbes re 'trop', ken 'aussi' et gwall 'très, ou des pronoms hini et re, quand ils sont précédés d'un possessif ; c'est alors, à nouveau, l'avant-dernière syllabe du groupe qui est accentuée."


(1) ['on ti] eun ti 'une maison'
[ãn 'tri den] an tri den 'les trois hommes'
[ãn 'dri den] an dri den 'le troisième homme'
[ãn 'ɛjl vɛrh] an eil verh 'la deuxième fille'
['ped den] Ped den ? 'Combien d'hommes ?'
['pet ti] Ped ti ? 'Combien de maisons ?'
[pe'ɡɛn zod ] Pegen zod ! 'Comme c'est stupide !'
['re vɛr] re verr 'trop court'
['ken dus] ken dous 'aussi doux'
['ɡwal vad ] gwall vad 'très bon' (dans des phrases négatives)
[ma 'hwi me] ma hini-me 'le mien'
[ ma 're me] ma re-me 'les miens ou les miennes' Plozévet, Goyat (2012:127)

Horizons comparatifs

En français, le système d'accentuation tonique de mot est virtuellement inexistant. Le français est isolé dans ce cas parmi les langues romanes. En Occitan du Couserans, l'accent tonique de mot tombe, comme la plupart du temps en breton standard, sur l'avant dernière syllabe (Ensergueix 2012:21).


à ne pas confondre avec les langues tonales

Le terme d'accent tonique ne doit pas être compris comme induisant que le breton est une langue tonale. Il existe des langues comme le chinois mandarin où la hauteur mélodique ou la mélodie d'une syllabe est un phonème ou morphème à part entière. Modifier la hauteur mélodique modifie le sens du mot réalisé.

Dans l'État français, la langue ndyuka qui est un créole parlé à l'ouest de la Guyane montre un système tonal (Huttar & Huttar 1994). Ce n'est aucunement le cas en breton.

Terminologie

En anglais, le terme pour 'accent tonique' est stress. En breton, le terme est taol-mouezh.

Ernault (1894b:40) traduit 'pénultième' par goben.


Bibliographie

breton

  • Falc'hun, François. 1972. 'De la durée vocalique sous l'accent dans le breton de Saint-Pol-de-Léon', H. Pilch & J. Thurow (éds.), Indo-Celtica: Gedächtnisschrift für Alf Sommerfelt, Hueber, Munich.
  • Favereau, F. 1997. 'Overaccomodation, motherese, et déplacement de l'accent en breton scolaire', Teod-Teanga-Tafod 3 ( ?).
  • Kennard, Holly Jane. 2021. 'Variation in Breton word stress: new speakers and the influence of French', Phonology 38:3, 363-399.

littérature théorique

  • Vergnaud, Jean-Roger & María Luisa Zubizarreta. 2005. 'Phrasal stress and Syntax', Martin Everaert And Henk Van Riemsdijk (éds.), The Blackwell Companion to Syntax, Blackwell Publishing, vol III, chap.49.