Bretonnant, bretonnante vs. brittophone

De Arbres

Les termes bretonnant, bretonnante et brittophone signifient 'qui parle breton'. Ils ont aussi d'autres sens ou connotations, et les dialectes du français varient dans la valeur péjorative ou affective qu'ils leur attachent.

Dans cet article, j'essaie d'éclairer les paramètres du choix d'usage entre ces formes lexicalement concurrentes, à partir d'une analyse linguistique puis sociolinguistique. J'analyse d'abord ce que le système morphologique de la grammaire du français nous dit immanquablement de l'adjectif (un enfant bretonnant), et de son nom dérivé (une bretonnante, un bretonnant). Ensuite, je montre que les différences de vécu ont imprimé des contenus sémantiques et des usages différents entre le dialecte du français standard et celui du français de Basse-Bretagne. J'explique les différents usages en Basse-Bretagne, et je discute leurs emprunts dans la littérature universitaire anglophone. Cet article concerne le français moderne, mais s'ouvre en fin sur quelques notes diachroniques.


Analyse grammaticale

Commencons tout d'abord par regarder comment le système grammatical morphologique du français nous renseigne sur l'adjectif bretonnant, bretonnante. Ce système morphologique est commun au français standard et au français de Basse-Bretagne.


composition morphologique de bretonnant·e

L'adjectif bretonnant, bretonnante est un participe d'un verbe moins utilisé, bretonner 'produire verbalement du breton', ou 'produire des formes linguistiques influencées par le breton'. Ce participe est créé avec le suffixe -ant, -ante sur la racine du verbe. Le nom bretonnante ou bretonnant résulte d'un processus de nominalisation silencieux sur l'adjectif bretonnante ou bretonnant, un processus qui est régulier en français.

Deux dérivations sont possibles pour ce verbe bretonner. Voyons-les maintenant, avec le sens qu'elles impliquent.


sur bretonn-er

Dans la première dérivation possible, le radical /brəton-/ du nom breton reçoit le suffixe verbal de l'infinitif -er, ce qui en fait un verbe. Le passage au participe présent avec le suffixe -ant, -ante efface ensuite ce suffixe verbal.


dérivation de bretonner avec une finale en -er
(1) composition du verbe > composition du participe
[ [ racine nominale ] suffixe verbal ] > [ [ [ racine nominale ] suffixe verbal ] suffixe participe ]
bretonn- + -er > bretonn- + ø + -ant, -ante
/produire du breton/ > /qui produit du breton/
bretonner > bretonnant, bretonnante


Sémantiquement, le suffixe -er sur les noms obtient /produire N/ (cacher, chanter, crier, demander, espérer, essayer, former, marcher, nommer, oublier, rêver, travailler). C'est ce sens qui est ici représenté - les autres sont plus rares, comme /prendre N/ (charger), /utiliser N/ (coucher), /assigner/ (placer).

Dans ce sens /produire du breton/, la lecture sur breton est massique: ce qui est produit est de la matière reconnaissable comme bretonne. Une accentuation bretonne sur une phrase en français, c'est encore bretonner. Cette matière n'est pas spécifiquement linguistique, et peut dénoter toute production d'activité ou objet de la matière bretonne. C'est cette dérivation morphologique qui sous-tend la définition du dictionnaire Hachette, du Petit Robert et du CNRTL : bretonnant, bretonnante : 'qui conserve la langue et les traditions bretonnes'.

sur bret-onner

Dans la seconde dérivation possible, le radical /brət-/ du nom breton est verbalisé par l'ajout du suffixe verbal de l'infinitif -onner, lui-même décomposable en le diminutif -on de caneton, chaton, saucisson suivi du verbalisateur -er. Le suffixe -ant, -ante obtient le participe sur sa forme abrégée.


dérivation de bretonner avec une finale en -onner
(2) composition du verbe > composition du participe
[ [ racine nominale ] suffixe verbal ] > [ [ [ racine nominale ] suffixe verbal ] suffixe participe ]
bret- + -onner > bret- + -onn + ø + -ant, -ante
/presque produire du breton/ > /qui presque produit du breton/
ou bien
/produire presque du breton/ > /qui produit presque du breton/
bretonner > bretonnant, bretonnante


Sémantiquement le suffixe -on dans le verbe réduit le nom (breton) ou l'action (le produire), ce qui implique une lecture péjorative sur bretonner et ses dérivés.

Tovena et Kihm (2008) ont analysé les finales -onner /ɔne/, -onnant /ɔnã/ en français standard, et leurs équivalents dans d'autres langues romanes. Ils expriment une action répétée (pluractionnel) mais jamais achevée (imperfectif) :

  • chantonner est 'chanter imparfaitement, partiellement ou sans les paroles'
  • mâchonner est 'mâcher imparfaitement, ou sans point final'.

Le trait imperfectif amené par le suffixe -onnant est la source d'une lecture dépréciative, péjorative sur le nom ou adjectif bretonnant, car l'action de parler breton est dite non-achevée, impossible à mener à son terme.

un signe : les francophones monolingues bretonnants

On trouve des usages de l'adjectif bretonnant pour qualifier des formes de français seulement légèrement influencées par la langue bretonne. Ces emplois ne sont possibles que grâce à la lecture massique de /breton/ dans bretonner, ou grâce au suffixe imperfectif du verbe bretonner.

 Chateaubriand. 1848. Mémoires d'Outre-Tombe, Tome I, p. 42.
  "La duchesse-reine ayant eu à se plaindre de l'esprit d'indépendance des Malouins, augmenta les fortifications du château d'un bastion et de deux tours. Sur les plus grosses elle fit écrire ces mots : Quiconque en grogne, c'est mon plaisir; de là la tour fut appelée en français bretonnant, Quinquengrogne..."

Cet usage de bretonnant·e pour qualifier toute trace d'influence ou d'existence du breton a été soutenu par l'école républicaine des XIXe et XXe siècles, pour qui l'objet de mission est la performance du français standard comme des francophones monolingues. Les écoliers bretonnants sont ceux dont la performance en français reste à travailler, qu'ils parlent par ailleurs le breton ou pas n'étant pas pertinent. C'est le qualificatif du personnage de Bécassine qui est définie par ses incompétences en français plus que par sa compétence en breton (Pataude, naïve et bretonnante : pourquoi Bécassine est-elle dessinée sans bouche ?, Ouest-France, Loeiza Alle pour Bretons, [09/09/2023]).

-onnant, -isant, -ophone, les éléments du choix

Il existe en français trois suffixes pour exprimer "locuteur de". Deux suffixes sont imperfectifs: -onnant et -isant. Ces deux suffixes péjoratifs sont en concurrence d'usage avec le suffixe -ophone, ou -phone selon les racines, qui provient du grec ancien φωνή, phônê 'voix' et signifie 'locuteur de'. Il est évaluativement neutre. Ce suffixe obtient l'adjectif brittophone.

La dérivation morphologique propose principalement un choix entre bretonnant·e et brittophone, et écarte bretonisant. Le choix entre -onnant et -isant est d'ordre morphologique. Pour la dérivation sur le nom breton en particulier, la finale en voyelle nasale /ɔ̃/ favoriser probablement le choix de –onnant par rapport à sa variante –isant dans */#bretonnisant (Jouitteau 2019). Cet effet n'est pas total : le wallon est parlé en Wallonie par des wallonophones plus souvent appelés wallonisants (voir leur n-gramm), peut-être par évitement d'homophonie avec valonnant.

Le choix entre -onnant ou -isant d'une part, et -ophone d'autre part, est d'ordre sémantique, et dépend aussi fortement d'une dimension sociale. Lorsque la langue a un statut officiel, l'usage de ces suffixes est clairement différencié: seul -ophone exprime la compétence linguistique, les formes imperfectives expriment l'apprentissage ou une légère "référence à".

  • Un hispanisant est un 'locuteur ou objet de style espagnol ou lié d'une manière ou d'une autre à l'espagnol ou à l'Espagne'. Un hispanophone est un 'locuteur de l'espagnol (neutre)'.
  • Japonisant se dit d'un 'élément de décoration de style plus ou moins vaguement japonais', ou d'un 'apprenant du japonais', les locuteurs de niveau normal au Japon sont désignés comme nipponophones ou japonophones.
  • Quelqu'un qui étudie l'anglais est anglicisant, quelqu'un qui le parle avec un bon niveau est anglophone.
  • Un usage francisant montre une influence du français, mais possiblement n'en est pas. Un locuteur compétent est francophone.

La finale en -on ou pas n'a aucun impact, le letton est parlé par les lettophones de Lettonie.

C'est uniquement lorsque la langue est considérée de statut social bas que les formes péjoratives -onnant/-isant d'une part et -ophone d'autre part sont prétendus équivalents. C'est le cas pour occitanisant vs. occitanophone. L'équivalence entre les deux choix n'est vraie que si on considère que parler occitan signifie de toute façon le parler imparfaitement, ou parler parfaitement ce qui ne serait pas entièrement une langue. Par parité d'argument, nommer bretonnants des locuteurs compétents du breton implique qu'ils ne parlent pas complètement une langue.

Dans ce français standard, et dans les expressions universitaires dans ce dialecte, le terme bretonnant·e est pertinent lorsque le terme englobe des compétences incomplètes, brittophone étant réservé à la compétence achevée. Les deux exemples ci-dessous apparaîssent sur la même page.

  • "... j'y ai effectué en 2007 un recensement (approché) de la population bretonnante (Le Pipec 2008:366-384), duquel il ressort que les quelque 150 locuteurs actifs et 280 locuteurs passifs (qui comprennent le breton, mais déclarent ne pouvoir le parler) ne représentent plus respectivement que 8 % et 25 % environ de la population totale."
  • "... jusqu'au milieu des années vingt, la proportion de brittophones est massive et même en augmentation."
Le Pipec, E. 2010. 'Le rapport dynamique entre breton et français : l'exemple d'une commune morbihannaise', Langues et cité, Bulletin de l'obser vatoire des pratiques linguistiques 17.

Interprétations et usages en français de Basse-Bretagne

Le sens péjoratif de bretonnant·e a beau être inscrit dans la langue, son sens imperfectif est fatalement remodelé localement par les locuteurs du français de Basse-Bretagne, dans l'aire parlante du breton. En effet, des personnes en contact répété avec un mot péjoratif qui les désigne, ou désigne leurs proches, aiment tout de même la langue, ses locuteurs, ou bien savent juste la parler parfaitement sans l'apprendre particulièrement. La réalité contredit donc pour ces locuteurs la dimension imperfective du mot, et crée une érosion pour eux de la dimension péjorative qui y est attachée. Pour ces locuteurs, bretonnant·e qualifie une compétence dans une langue, le breton. Dans ce dialecte, il n'est pas possible d'appeler bretonnante une personne qui ne parle pas breton, même si son français en est teinté, ou contient des bretonnismes.


la normalisation impossible de bretonnant·e

Certains usages universitaires utilisent le terme de bretonnant ou bretonnante strictement pour 'locuteur du breton', 'qui parle breton' ou 'en breton', sans toujours se rendre compte que cette restriction est dialectale en français. La vaste majorité des écrits de sociologie de la langue au XXᵉ suit cet usage, d'autant que le terme brittophone est parfois inconnu des auteurs, ou considéré incompréhensible (voir leur n-gram respectifs).

  • En 1958, Léon Fleuriot publie ses Recherches sur les enclaves romanes anciennes en territoire bretonnant - il n'utilise que l'adjectif.
  • Pour Prémel (1995), bretonnant semble être le seul nom disponible, avec 29 occurrences et aucune occurrence de brittophone. Bretonnant est clairement utilisé de manière évaluativement neutre, et celtophone lui sert de synonyme.
  • Cette stratégie se prolonge au XXIᵉ, avec un usage soutenu dans la presse locale.
"Le BZH, l'abréviation bretonnante. Les lettres BZH, que l'on trouve souvent sur les voitures des bretons, sont en fait l'abréviation de 'Breizh' (qui signifie Bretagne, en breton)."
Le Télégramme, Bretagne.com, version 23/12/2020.
'Ólöf Pétursdóttir, une bretonnante venue du froid'
Le Télégramme, Le Mensuel de Rennes, version 25/10/2017


Ces usages créent de façon volontariste un espace sémantique de neutralité à l'intérieur du terme bretonnant·e. La dimension péjorative ne disparaît cependant pas pour ces locuteurs du français. Le système de dérivation morphologique est similaire en français standard et en français de Basse-Bretagne. La dimension péjorative est inséparable du mot bretonnant·e dans le lexique. Cela restera vrai tant que d'autres mots en -onnant·e n'apparaîtront pas, qui exprimeront des actions finies, complètes. On parlera alors sans problème de * défense des franconnant·e·s du Québec. On connaît historiquement de tels exemples, comme le renversement évaluatif du suffixe -isant en français d'Algérie. Le soutien en valeurs positives de l'adjectif arabisant a soutenu avec lui en retour une lecture de compétence sur francisant (cf. les enseignants francisants, le web francisant, etc.). Dans ce dialecte algérien, le suffixe -isant est devenu perfectif, et exprime la compétence de façon productive. Ce n'est pas ce que nous observons pour -onnant en français de Basse-Bretagne.

Cette stratégie est largement fragilisée par la compétition lexicale avec brittophone.

trois stratégies sociales face à brittophone

retournement du stigmate

La question de la dimension péjorative de bretonnants est ici la même que la question de la dimension péjorative du nom patois. Pour une partie des locuteurs qui l'utilisent, ce terme objectivement minorant est réapproprié, chéri et assumé avec l'insulte qu'il contient, dans un mouvement de retournement du stigmate similaire à la réappropriation du terme de négritude par Aimé Césaire, ou au manifeste des 343 salopes par des mouvements féministes. L'attachement affectif se fait alors avec ce terme minorant, puisqu'il dit la survivance malgré tout, le mouvement de soutien de son signifié, le chemin de la ré-appropriation de son sens.

Pour les locuteurs qui pratiquent ce retournement du stigmate, le terme concurrent de brittophone du français standard est ressenti comme froid et dénué d'affect (à raison puisqu'il est effectivement évaluativement neutre).


assigner le stigmate à brittophone

Une deuxième stratégie des locuteurs en français de Basse-Bretagne prolonge la première. Elle consiste à assigner aux deux termes bretonnant et brittophone des significations différentes, à la fois dans la variété de langue bretonne parlée, et dans la génération associée à cette variété. Cet usage associe le mot anciennement monopolistique bretonnant aux locuteurs les plus anciens, et le mot brittophone ressenti comme nouveau aux générations plus récentes.

  • "S'agit-il seulement des nouveaux brittophones qui ont pour référence la langue normée, ou des bretonnants de moins en moins nombreux dont le breton est la langue première ?"
Broudig, F. 2010. 'Le breton: une langue menacée ou une langue officialisée ?', Langues et cité, Bulletin de l'observatoire des pratiques linguistiques 17.

Cet usage inscrit dans la langue l'impossibilité qu'une compétence en breton traditionnel soit évoquée de façon évaluativement neutre. Le contraste posé implique aussi que les locuteurs qui parlent le breton standard ne peuvent pas être locuteurs d'une variété de breton depuis leur naissance, ce qui ne correspond pas aux faits observés (Jouitteau 2019).


évitement de bretonnant·e pour éviter le stigmate

En Basse-Bretagne, d'autres locuteurs refusent l'usage, pour eux ou pour d'autre, de l'adjectif bretonnant·epour éviter de chérir et faire chérir l'insulte. Leur différence n'est pas linguistique, mais stratégique. Ils soutiennent le terme brittophone pour sa neutralité évaluative. Cette stratégie d'évitement est représentée dans les milieux politiques comme universitaires.

  • "En Bretagne, nous avons 112 000 brittophones, terme que je préfère à celui de « bretonnants »."
Maryvonne Blondin, dans le rapport au Sénat n° 657 sur la Proposition de loi relative au développement des langues et cultures régionales, 22 juin 2011.
  • "Les locuteurs du breton, eux-mêmes, se désignent le plus souvent comme bretonnants. Pour ma part, je préfère le terme de brittophones de la même manière qu'on parle de francophones et non pas de francisants pour désigner ceux qui parlent français. Avec le terme de brittophone, on établit une égalité de traitement lexical entre ceux qui parlent le breton et ceux qui parlent le français."
Caraes, Didier. 2010. 'Le silence dissonant des brittophones. Ou pourquoi les brittophones ont-ils cessé de parler leur langue maternelle à leurs enfants au sortir de la Seconde Guerre Mondiale ?', Glottopol 16, en ligne.


L'usage du terme brittophone est de sens équivalent en français standard et en français de Basse-Bretagne.

En littérature anglophone, ou le problème de chérir l'insulte des autres

Dans la littérature anglophone, il existe des usages de brittophone vs. bretonnant·e, où la dérivation en -ophone est interprétée comme dénotant les apprenants, et la dérivation imperfective -onnant est interprétée comme dénotant les locuteurs natifs. Cet usage est inversé par rapport aux règles morphologiques du français standard. Il prend le nom français de Basse-Bretagne bretonnant dans son acception hypocoristique et l'attache aux générations les plus anciennes, et la dérivation -ophone comme plus nouvelle, et marquant les générations plus jeunes.

 Timm (2010:746):
 "That initiative, on the part mainly of young parents who themselves had not learned Breton in their own families of origin, has succeeded – along with the adult learners of Breton – in creating a new cohort of Breton speakers – the néo-bretonnants or brittophones – who have, in some instances, received a significant portion of their preuniversity schooling in Breton, and who speak Breton among themselves. Like the older native bretonnants, they practise Breton in social networks or communities of practice, speaking and/or writing the language in real and/or virtual space."
 traduction:
 [Cette initiative, émanant principalement de jeunes parents qui eux-mêmes n'avaient pas appris le breton dans leur propre famille d'origine, a réussi – avec les apprenants adultes du breton – à créer une nouvelle cohorte de locuteurs du breton – les néo-bretonnants ou brittophones – qui ont, pour certains, reçu une partie importante de leur scolarité préuniversitaire en breton, et qui parlent breton entre eux. Comme les bretonnants natifs plus âgés, ils pratiquent le breton dans les réseaux sociaux ou les communautés de pratique, parlant et/ou écrivant la langue dans les espaces réels et/ou virtuels.]

Cet usage est nourri par des études de terrain dans le cas de Lenora Timm puisqu'il emprunte très visiblement au français de Basse-Bretagne, et il reprend une stratégie présente en Basse-Bretagne. Cet usage d'emprunt n'est pas scientifiquement recommandable pour plusieurs raisons.

  • Tout d'abord, il ne mentionne pas que l'emprunt n'est pas effectué à partir du français standard, et est de plus de sens frontalement contraire à lui, ce qui amène une confusion terminologique.
  • L'équivalence posée avec le terme néo-bretonnant aggrave encore cette confusion terminologique, la partie néo- s'appliquant en usage tantôt au breton (locuteurs d'un breton de type nouveau), tantôt au locuteur (locuteurs jeunes du breton).
  • Ensuite, cet usage fonde lexicalement, sans la discuter, l'idée que la maitrise du breton n'est possible que pour les anciennes générations, et à l'intérieur d'un stigmate social.
  • Enfin, lorsque des populations opprimées retournent le stigmate qui pèse sur eux, il est compliqué de soutenir ce retournement de l'extérieur, car il s'agit alors de chérir l'insulte faite... à d'autres. Les articles scientifiques ne désignent d'ailleurs pas comme nègres ou comme salopes des personnes s'auto-désignant comme telles. Cela ne les empêche pas de respecter les usages choisis par les locuteurs eux-mêmes, ni de les mentionner comme signifiants.

Horizons comparatifs

D'autres noms de langues que le breton finissent en -on. A part le wallon et le letton déjà mentionnés, on a le fon (fon-gbe) du Bénin, le saxon (germanique), le môn (parlé en Birmanie), l'aklanon (langue malayo-polynésienne parlée à Panay). Les noms en français de leurs locuteurs sont pour le moins peu courants.

Diachronie

Cette partie dessine l'histoire du terme bretonnant avant le français moderne, mais les usages du Moyen Âge ne fondent pas directement ceux du XXᵉ. Les données incluent aussi des points de vue de non-brittophones pour qui le breton est juste une langue inintelligible (de façon similaire au français Pour moi, c'est du chinois, ce qui montre juste que le locuteur ne s'attend pas à ce que son interlocuteur comprenne la langue en question).

Il resterait beaucoup de travail pour comprendre nettement ce qui dans ces anciens usages fonde ceux d'aujourd'hui.

La première attestation de l'adjectif bretonnant semble être Les enfances Ogier par Adenés li Rois (1240?-1300?); poème du XIII° publié pour la première fois en 1874 et annoté par M. Auguste Scheler,... (disponible en ligne).

 Adenés li Rois, français du XIII° siècle, l. 1670-1674. 
 "Que trouvissiez Charlon le roy poissant,
 Et qu'o lui fussent Angevin et Normant,
 Englois, Pouhier, Flamenc et Alemant,
 Et Henuier et la gent de Brabant,
 Et Bourguegnon et Breton bretounant,..."


Il existe des occurrences adjectivales au Moyen Âge qui ne semblent pas péjoratives. Il pourrait même s'agir uniquement d'un verbe bretonner 'parler (le) breton', et de son participe présent bretonn-ant. La systématicité de l'expression breton bretonnant montre une opposition sémantique avec breton gallou (gallo) : parler breton signifie plus ne pas parler une langue romane qu'une incomplétion du fait de parler breton.


  • "adj. Qui parle celtique; où l'on parle celtique."
Dictionnaire Complément Godefroy
  • "Tout le pays, tant de Bretaigne galou comme bretonnant."
Chron. de S. Den. B. N. 2813, 1er 462., cité dans le Dictionnaire Complément Godefroy.
  • "Quant il s'en dubt partir il y laissa ung chevalier de par lui, un cappitaine breton bretonnant en qui il avoit grant fianche."
Froissart, Chroniques, III, 352, Kerv., cité dans le Dictionnaire Complément Godefroy.
  • "Avec eux avoit un chevalier bretonnant, fortement vaillant."
Froissart, Chroniques, XVe siècle.
  • "Guillaume Batillier, my Breton bretonnant."
Geste des ducs de Bourg. 5457, cité dans le Dictionnaire Complément Godefroy.
  • terres et seigneuries de ladicte dame Anne hors de Bretagne bretonnant
Cartul. Laval B., t.3, 1424, 53.


L'expression breton bretonnant survit en français du XIXe.

  • "Je n'ai pas l'honneur d'être né en Bretagne; mais toute la famille en vient (...). Tous Bretons bretonnants, monsieur..."
Mérimée, P. 1853. Les Deux héritages, p. 14.
  • "Pont-Labbé (...) est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des mœurs, des légendes, des coutumes bretonnes."
Maupassant, G. 1882. Contes et nouvelles, Un Fils, t. 2, p. 317.


Les usages de la forme au féminin bretonnante sont associés à des non-animés (la Bretagne), et la forme nominale dénotant une ou des locutrices est plus tardive.

Des usages nominaux et verbaux tout-à-fait péjoratifs sont notables, et sont rattachés au latin vulgaire brittus 'breton'. Dans ces noms et verbes, la dimension péjorative ne tient pas dans un suffixe particulier, mais dans la racine du mot qui dénote le breton et de ses locuteurs.

 CNTRL:
 "1611. brediner « bredouiller » (Cotgr.), attestation isolée; p. ext. 1930, supra; 2. 1855 dial. (Jaub. : Berdiner [...] S'amuser à des niaiseries), bien attesté aussi dans les dialectes du Nord-Ouest (FEW t. 1, p. 541a). Dérivé du latin vulgaire brittus, latin classique britto « breton (établi en Armorique) » les notions de « sottise » et de « bredouillement » étant depuis le Moyen Âge attachées aux Bretons (cf. ancien français brete, fém. « sotte », 1174-80 Perceval dans T.-L.; ancien français bredeler « bredouiller » XIIIes., G. de Coincy, ibid., v. bredouiller). Le -d- s'explique peut-être par un emprunt fait non directement au latin, mais postérieurement, au représentant breton de brittus à un moment où -t-, qui est ultérieurement devenu -z- en breton moderne, était arrivé au stade intermédiaire -d-, v. aussi bredouiller. 2 à rapprocher du moyen français brededin brededac exprimant un bruit confus de paroles (Rabelais, IV, 56 dans Hug.) et de berlindindin « son d'une clochette » (Rougé), v. bredindin."

À cette racine bred- il faut sans doute rattacher bredouille 'émêché, gris' (CNTRL: "1611. être en bredouille « être un peu éméché » (Cotgr.), attestation isolée, ce sens se retrouve en dialecte jersiais (Le Maistre-Carré, 1966 : Brédouille ou brédouoille "Gris").

En picard au XXe, bertonner signifie 'grommeler pour montrer sa mauvaise humeur'.

  • "Pis, là d'sus, i s'en va, bertonnant dins li-même."
Mousseron, Jules. 1974. 'L' panier d'prones', Tout Cafougnette, édition de Jean Dauby, p. 86.


Le Dictionnaire du Français Scientifique Médiéval considère que le nom masculin bretonner, ou bretuner (Etym. FEW I 538b : brittus) dénote un "liquide rejeté par la bouche à la suite d'une mauvaise digestion." Selon le dictionnaire de F. Godefroy, le bretun est un 'rot' ou une 'éructation par la bouche'.