Weisser (2019b)

De Arbres
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analyse l'alternance des rannigs en terme d'allomorphie, et argumente contre une théorie de l'accord pour cette alternance.


 Abstract:
 "Recent work on allomorphy has tried to propose various notions of locality domains in order to constrain the relation between the trigger and the target of allomorphy. However, unless we have a way to clearly distinguish between allomorphy and cases of syntactic agreement, this approach is bound to fail as one can never tell whether a given alternation is due to agreement or non-local allomorphy. The goal of this paper is thus to provide a set of coherent diagnostics to distinguish the two phenomena empirically. In order to do this, I provide three case studies about phenomena previously analyzed as instances of agreement. For each of these cases, I argue that an analysis in terms of allomorphy is empirically more adequate for a number of reasons. Since two of these case studies involve phenomena where the trigger and the target of allomorphy are not part of the same word, the present paper also substantiates the claim that context-sensitive spell-out phenomena are not restricted to words. Building on these case studies, the final section revisits six diagnostics that can be applied to a given alternation to determine whether it is an instance of allomorphy or agreement."


Evaluation critique

L'auteur propose une analyse de l'alternance a/e des rannigs comme répondant à une règle d'allomorphie. Il est commun d'analyser les deux rannigs comme des formes alternatives d'un même élément, mais Weisser (2019b) ajoute qu'ils sont les formes différentes d'un même morphème, et que la règle qui décide de leur alternance est une règle morphologique.

La proposition prédit incorrectement une condition d'adjacence entre l'élément initial et le rannig. La proposition que l'élément devant le rannig est toujours dans un spécifieur n'est pas non plus tenable. Pour certains ordres de mots, cela peut être discuté car cela dépend de l'analyse des temps composés avec le verbe tensé à l'intiale, mais dans le cas des enchâssées, où le rannig suit un complémenteur, cela est évident.


prédit incorrectement une condition d'adjacence

L'hypothèse est explicitement construite pour prédire une adjacence obligatoire entre le rannig et l'élément qui déclenchent sa forme a ou e ("the relation between the rannig and the element in the prefield differs from regular agreement in that it is limited to a specific position, which is obligatorily adjacent").

 Hemon (1975a:§175,I):
 "The subject or direct objet does not necessarily come immediately before the verb; they may even be far apart:
 ober gant caux auxy guyr restytucion dre-z illyf a-ryf
 'make true reparation also, with a (good) cause, as much as I can, I will.', G. 461."

Dans le dialecte du Léon du breton moderne, qui est le seul dialecte avec le vannetais où l'alternance des rannigs soit réellement testable, cette condition d'adjacence est démentie par les faits. Des incises (1), mais aussi des adjoints (2), ou même parfois même, aidés certes par une prosodie particulière, des groupes prépositionnels dérivés (3), peuvent intervenir.


(1) Ar réma [ évito da véza paour ], a ziskenné eus eur famill énorabl.
le ceux.ci pour.eux de1 être pauvre R1 descendait de un famille honorable
'Ces gens, bien que pauvres, descendaient d'une famille honorable.' Léon (Lesneven), Burel (2012:38)


(2) [DP An traou-ze ] [AdvP diwezatoc'h ] a vo un dudi sonjal enno.
le choses- tard.plus R1 sera un plaisir penser à.eux
'Tout cela plus tard, ce sera un bonheur d'y repenser.'
Léonard, Kerrien (2000:82)


(3) [DP Kement ki klanv a zeuio er vro ] [PP dre Voujez ] a dremeno.
chaque chien malade R1 viendra en.le 1pays par Boujez R1 passera
'Tous les chiens enragés qui arriveront dans la contrée passeront par Boujez.'
Léonard, Kerrien (2000:4)


Notons ici méthodologiquement que les contre-exemples à la condition d'adjacence doivent provenir d'un dialecte ou l'alternance a/e est robustement prédictible, ce qui n'est pas le cas des autres dialectes du KLT. Le trégorrois utilise par exemple les deux de manière erratique, et préférablement a, donc l'exemple en (4) ne nous dit rien. L'argument vaut pour les textes anciens s'ils ne sont pas fermement assignables au Léon ou au vannetais.


(4) Ar gaozerien vrao alïez a vez kanaillez.
le 1parl.eurs1 beau souvent R est canaill.es
'Les beaux parleurs sont souvent des canailles.' Trégorrois, Gros (1984:531)

propose une position spécifique d'accueil du déclencheur, en spec

Philippe Weisser dit explicitement que l'élément qui déclenche la forme du rannig est dans une position spécifique (or "the relation between the rannig and the element in the prefield [...] is limited to a specific position, which is obligatorily adjacent.").

Cette position structurale peut cependant être très diverse. Dans une périphérie gauche articulée, cet élément se trouve dans n'importe quelle position entre rannig et, au dessus de lui, la zone de topique suspendu et d'adverbes scéniques récursifs qui sont invisibles pour le rannig. Jouitteau (2005/2010:chap 2) propose une structure de la périphérie gauche bretonne comme en (5), où le rannig a est déclenché par un élément nominal en topique, en focus ou en son spécifieur.


(5) [ForceP Force° [TopP [FocP [ModeP NEG [FinP Fin
topique suspendu adjoints scéniques topique focus négation ne explétif rannig-verbe
structure du domaine CP, Jouitteau (2005/2010:126)


Il est important de noter que le rannig e, lui, est la réalisation du rannig par défaut lorsqu'un élément quelconque apparaît linéairement devant lui (cet élément peut même être une marque de coordination externe à la proposition). C'est lui qui est associé aux ordres linéaires non-dérivés, bez'-VSO, C-VSO ou &-VSO.

prédit incorrectement l'impossibilité de têtes à l'initiale

L'hypothèse de Weisser (2019b) est que l'élément initial monte dans le spécifieur du rannig, qui projette syntaxiquement ("I would like to note that the element triggering the allomorphy is derived by movement, it necessarily occupies a specifier."). Le problème est que le breton présente un type de V2 dit 'linéaire', où des têtes fonctionelles peuvent être le premier élément d'un ordre à verbe second (Borsley & Kathol 2000, Jouitteau 2010).

  • Dans les cas de phrases matrices commençant par l'explétif bez', il n'est pas clair du tout que l'élément déclenchant l'alternance a/e soit dérivé par mouvement. L'explétif ou particule focalisatrice bez' n'a jamais d'occurrence en IP, dans le champ du milieu. Rezac (2004) pointe explicitement que la soudure de l'explétif en ferait un exemple unique de satisfaction d'un phénomène d'accord par soudure. Jouitteau (2007) le considère aussi comme un explétif soudé à la structure (cf. sur ce site, article sur bez').

quelques généralisations incorrectes

L'article mentionne aussi quelques généralisations fausses, mais qui n'impactent pas le coeur de l'analyse.

  • "Crucially, the rannig is only overt if its trigger is overt."
La réalisation du rannig lui-même dépend du tempo d'élocution. Son alternance peut rester visible sur la mutation différente que les deux rannigs provoquent sur l'initiale du verbe tensé.
La réalisation phonologique de l'élment initial n'est pas non plus un pré-requis. L'auteur s'appuie sur la généralisation que l'élément déclencheur doit être réalisé phonologiquement. Cette généralisation est fausse. Le rannig apparaît effectivement la plupart du temps après le premier élément de la phrase, mais il peut aussi être la première réalisation, à l'initiale. Dans les cas d'effacement d'un topique, le rannig est en effet réalisé (...a zo gwir!, cf. Jouitteau (2007:187), ou l'article sur ce site sur les ordres V1). A ma connaissance, c'est le cas dans toutes les langues V2.
Une règle morphologique d'allomorphie peut cependant être adaptée de manière à accomoder des éléments présents dans la structure mais non-prononcés.
  • accord: "agreement is only visible when the trigger of agreement is dropped."
Plus précisément, lorsqu'un sujet pronominal est incorporé (cf. Jouitteau & Rezac 2006, ou l'article de ce site sur le système d'accord).


références

Des arguments critiques contre l'analyse en terme d'accord étaient aussi déjà présents dans Rezac (2004) et Jouitteau (2005/2010). L'auteur rapporte partiellement ces travaux, mais ignore les travaux postérieurs qui proposent que l'alternance des rannigs et la dérivation des ordres V2 de dernier recours doivent être calculés dans un module morphologique post-syntaxique, après l'opréation de linéarisation (Jouitteau 2005/2010 qui est une thèse malheureusement en français, mais aussi, en anglais et disponible en ligne, Jouitteau 2011, 2012 qui ajoute des faits du Gungbe, 2013, 2020). Les phénomènes de réduplication, entre autres sont un argument morphologique fort qu'il est dommage de négliger.

  • Jouitteau, M. & M. Rezac. 2006. 'Deriving the Complementarity Effect: Relativized Minimality in Breton Agreement', Lingua 116, numéro spécial sur les langues celtiques, 1915-1945. texte.
  • Jouitteau, M. 2010. 'A typology of V2 with regard to V1 and second position phenomena: an introduction to the V1/V2 volume', Jouitteau (éd.) Verb-first, Verb-second, Lingua 120:2. 197-209. texte.
  • Jouitteau, M. 2011. 'Post-syntactic Excorporation in Realizational Morphology: Breton Analytic Tenses', Andrew Carnie (éd.), Formal Approaches to Celtic Linguistics, Cambridge Scholars Publishing, 115-142. texte.
  • Jouitteau, M. 2012. 'Verb doubling in Breton and Gungbe; obligatory exponence at the sentence level', The Morphosyntax of Reiteration in Creole and Non-Creole Languages, Aboh, Enoch O., Norval Smith et Anne Zribi-Hertz (éds.), John Benjamins, 135-174. texte ou texte.
  • Jouitteau, M. 2013, 'La conjugaison analytique de doublement du verbe en breton', Ali Tifrit (éd.), Phonologie, Morphologie, Syntaxe Mélanges offerts à Jean-Pierre Angoujard, PUR, 327-354. texte.
  • Jouitteau, M. 2020b. 'Verb Second and the Left Edge Filling Trigger', Rebecca Woods & Sam Wolfe (eds.), Rethinking V2, Oxford: OUP, chap. 19. texte.