Pronom objet direct après le verbe ‘avoir’

De Arbres
Révision datée du 19 août 2015 à 11:19 par Mjouitteau (discussion | contributions) (Variation dialectale)
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Les objets postverbaux après le verbe kaout/endevout, ‘avoir’, forment un paradigme pronominal distinct des pronoms écho du sujet, mais aussi des autres pronoms objet (objet postverbal d'un impératif, objet postverbal d'un infinitif). Ils reçoivent un cas direct et sont restreints à la troisième personne.


(1) Kaset em eus-hoñ da c'hwitellat.
envoyé R.1SG a-lui à siffler
'Je l'ai envoyé bouler (siffler).' Le Scorff, Ar Borgn (2011:65)


Morphologie

non-clitique sur le verbe lexical

Le pronom objet n'est pas clitique sur le verbe lexical est que celui-ci peut être antéposé sans le pronom, ou séparé par des adverbes. Il ne procoque pas non plus de mutation sur le verbe lexical comme un proclitique le ferait.


adverbes intervenants

(1) Teus ean dré-zé marsé guelet.
as lui par peut-être vu
'Tu l'as peut-être vu par là.'
Vannetais, chanson Le marquis de Pontcallec (Le Mercier d'Erm 1926:68)


Cette possibilité est attestée au XVI°.


  • Me m'eus y dreou clevet. (Breton du XVI°, G.:4)
'Je les ai écoutés gaiement'

antéposition du verbe lexical seul

(2) Tapǝ mǝs hi .
tapet em eus hi
attrapé R.1SG a elle
‘Je l'ai attrapée.’ Bas-vannetais, Cheveau (2007:208)


(5) Torret feus -hañ.
cassé as -lui
'Tu l'as cassé.' Groe, Ternes (1970, cité en Favereau 1997:§247)


absence de mutation sur le verbe lexical

Le pronom objet n'est manifestement pas clitique sur le verbe lexical. Le vannetais Le Bayon (1878:9,fn2) note par exemple que ce pronom objet ne provoque par de mutation sur ce verbe lexical.


(3) Ean̄ en dès hi keméret / vs. * hi heméret
il R.3SGM a elle pris
'Il l'a prise.' Vannetais, Le Bayon (1878:9,fn2)

restriction à la personne 3

Les objets postverbaux au cas direct qui apparaissent après 'avoir' sont restreints à la troisième personne (cf. Rezac 2004, Jouitteau & Rezac 2006, 2008, 2009).


Syntaxe

distribution

Ces pronoms apparaissent aussi bien après le verbe 'avoir' lexical que lorsqu'il est auxiliaire.


(1) Perec nen des (ean) studiet?
pourquoi ne.3SG a 3SG étudié
'Pourquoi n'a-t-il pas étudié?' Vannetais, Guillome (1836:115)


(3) Skrivet em eus-int hep ken soñj nemet ober plijadur...
écrit R.1SG ai-eux sans plus pensée seulement faire plaisir
'Je les ai écrits sans autre but que faire plaisir...' Vannetais, ar Meliner (2009:11)


site

après la négation

Le site d'apparition d'un objet postverbal après le verbe kaout, 'avoir' est sous la négation.


(8) [ ʃǝ ɔ͂ ɟɥǝlǝt ]
Meus ket gwelet
1SG.a pas lui vu
'Je ne l'ai pas vu.' Bas-vannetais, Cheveau (2007:208)


après les pronoms écho

Les pronoms écho et les pronoms objet après le verbe ‘avoir’ doivent être clairement distingués. Les deux peuvent se trouver dans la même phrase, avec des ordres respectifs différents suivant les variétés de langue.


(2) Ne mès -mé ean câret?
ne ai -moi lui aimé
'Ne l'ai-je pas aimé' Vannetais, Guillome (1836:115)


Cet ordre est attesté antérieurement.

  • Na lauar quet es te hy neb quentel guelet., (Breton du XVI°, B.:373)
na lavar ket 'c'h eus-te hi gwelet ur wech bennak., traduction breton moderne, Pennaod (1969:39).

occurences proclitiques ?

On trouve aussi en vannetais une forme étrange où l'objet direct apparait clairement au milieu de composé:


(1) ar Mestr en he deus nac’het…
le Maître R.3SGM la a refusé
'le Maître qui l’a refusée…' Vannetais, Herrieu (1994:76)


(2) Ar vuoh n'hall ket en he bout leue.
le vache ne'peut pas R.3SGM 3SGF avoir veau
'Le vache ne peut pas avoir de veau' Vannetais (Belle-Île-en-mer), Le Besco (2005:76)


pronom résomptif

Ces pronoms peuvent servir de pronoms résomptifs, dans les cas de dislocation de l'objet.


(1) Ar muntr-se, em eus-hoñ lakaet àr goust ar jandarmed.
le meurtre- R.1SG a-lui mis sur compte le gendarmes
'Ce crime, je l'ai mis sur le compte des gendarmes.'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:14)

impact sémantique

Il ne semble pas que les objets directs après 'avoir' soient porteurs d'un effet d'emphase. On en trouve d'ailleurs facilement avec des antépositions de participes, qui apparaissent prototypiquement dans les structures informationnelles plates.


(2) Goeraet em eus-hi.
traité R.1SG a-elle
'Je l'ai traite, i.e. je lui ai tiré les vers du nez.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:11)

Diachronie

Hemon (2000:§51,(7)) et Le Gléau (1973:18,19) documentent ces pronoms directs en moyen breton et en breton pré-moderne.

Gant queuz bras e-m-eus ef clasquet (moyen breton du XVI°, J.:189)
Cafet ... onn-eux ef (moyen breton du XVI°, J.:101)
Me m'eus y ... clevet. (G.:4), moyen breton
Krouet int gant Doue evit ma ho pezo-ii evit kompagnunezed (IN.:339), en 1709.
Doué en dès int lamét gueneign (MG.:316), vers 1790.
Gùélet e mès-hi (VNA.:110), en 1856.

Le pronom pouvait apparaître au-dessus de la négation.

Perak Sant Mikael n'en deus-i ket lazhet?, (SMM.:204), 1864.


Hemon (2000:§54) signale l'émergence d'un système pronominal concurrent vers le XIX°. A cette période, il devient aussi possible d'utiliser les proclitiques verbaux sur les verbes non-tensés. Les prolitiques sont en effet disponibles sur les verbes tensés depuis longtemps, mais ils se généralisent alors sur les verbes infinitifs et les participes passés.

animé

biskoaz n'em euz he1 welet (MBR.:164)
ind ou dehai el laqueid Pab pe Escob (Vannetais, MG.:404, daté de 1790)

inanimé

sklear avoalc'h oc'h euz hen diskoezet, (SAG.:295, daté de 1869)

Analyse théorique

Jouitteau et Rezac (2006) et (2009) attribuent la restriction à la personne 3 de l'objet du verbe kaout, 'avoir', à un effet de la contrainte de personne-cas qui révèle la présence d'une préposition dans la structure du verbe 'avoir'.

Cette hypothèse permet de prédire que la régularisation du verbe kaout, 'avoir' va de pair avec la perte de l'objet direct restreint à la troisième personne. Cette prédiction est vérifiée dans Jouitteau & Rezac (2008), où les variations dialectales de régularisation du verbe 'avoir' sont explorées, des formes les plus avancées de l'aire centrale aux formes les plus analytiques du vannetais.

Dans les dialectes où la régularisation du verbe 'avoir' est la plus avancée, ce verbe n'autorise plus de pronoms directs post-posés, et prend des pronoms objet semblables aux pronoms objet des autres verbes (c'est-à-dire incorporé dans une préposition support de type ac'hanon, anezhañ ou sur le modèle proclitique verbal sans restriction de personne).

Bibliographie

  • Guillome J. 1836. Grammaire francaise bretonne, contenant tout ce qui est nécessaire pour apprendre la langue bretonne de l’idiome de Vannes, Vannes : J.M. Galles. Preview
  • Hemon, R. 2000. Yezhadur istorel ar Brezhoneg/Dictionnaire historique du breton, Hor Yezh. [ ed. 1958 - 1978, Preder, La Baule].
  • Jouitteau, M. & M. Rezac, 2008. ‘From mihi est to have across Breton dialects’, Paola Benincà, Federico Damonte and Nicoletta Penello (éds.), Proceedings of the 34th Incontro di Grammatica Generativa, Unipress, Padova, special issue of the Rivista di Grammatica Generativa, vol. 32., 161 - 178., texte en ligne.
  • Rezac , M. 2004. ‘The EPP in Breton: An unvalued categorial feature’, Triggers, Studies in Generative Grammar, A. Breitbarth & H. v. Riemsdijk, Mouton de Gruyter. Preview
  • Ternes, E. 1970. Grammaire structurale du breton de l’Ile de Groix, Carl Winter, Heidelberg.