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Version actuelle datée du 24 juin 2022 à 10:44

La portée est le domaine de la phrase sur lequel porte un élément fonctionnel. Les éléments ayant portée sont: les quantifieurs, les particules interrogatives, les modaux, les adverbes, la négation, le focus...

En (1), le quantifieur an holl 'tous' a une portée sémantique sur unan bennak. En isolation, unan bennak signifie 'quelqu'un, une personne, un individu (quelconque)'. La portée du quantifieur holl sur unan bennak multiplie les référents et c'est ce qui obtient la lecture où à toute et chaque personne correspond une personne différente. Si unan bennak est antéposé plus haut dans la structure pour échapper à cette portée, cette lecture disparaît (Unan bennak a gar an holl. 'Quelqu'un, une seule personne, aime tout le monde.').


(1) Karout a ra an holl unan bennak.
aimer R1 fait le tous un quelconque
'Tout le monde aime quelqu'un.'
Standard, Hendrick (1990:153)


Certains éléments sont connus en syntaxe pour ne pouvoir apparaitre que sous la portée d'un autre, comme les items de polarité négative. La propriété de la préposition-outil a est par exemple d'apparaître sous la portée de la négation ou du comparatif de supériorité.


(2) Aliesoh a grohen leue a ya da zeha evid a grohen buoh.
souvent.plus de1 peau veau R va à1 sécher que de1 peau vache
'On fait sécher plus de peaux de veaux que de peaux de vaches.'
(Il meurt plus de jeunes que de vieux)
Gros (1970b:§'leue')


Portée syntaxique vs. portée sémantique

Globalement, plus l'élément ayant portée est haut dans la structure syntaxique, plus le domaine sur lequel il a portée est important. Cependant, cette correspondance est imparfaite.

La portée syntaxique d'un élément découle de sa place dans la structure de la phrase. Sa portée sémantique est calculée à partir de la ou des interprétations de la phrase.


portée ambigüe

Il arrive que deux lectures concurrentes émergent. On parle alors de portée ambigüe.

La phrase en (1) comporte deux quantifieurs, nebeut 'peu' et pep 'chaque'. Deux lectures différentes émergent suivant la portée sémantique allouée à chaque quantifieur.


(1) Un nebeut embannerien en deus lennet pep skrid.

'Quelques éditeurs ont lu chaque manuscrit.'
lecture 1: -> 'Il existe quelques éditeurs tels que chacun a lu l'intégralité des manuscrits.'
lecture 2: -> 'Chaque manuscrit est tel que quelques éditeurs l'ont lu.'


Pour le constituant un nebeut embannerien 'quelques éditeurs', la lecture 1 est la lecture à portée large et la lecture 2 est la lecture à portée restreinte. L'existence des deux lectures constitue la portée ambigüe.

La phrase en (2) comporte trois éléments ayant potentiellement portée l'un sur l'autre, le quantifieur ebet 'aucun', la négation et le modal dleout 'devoir'. Au moins trois lectures différentes émergent suivant la portée sémantique allouée à chacun.


(2) Micherour ebet na zle koll e labour.,

'Aucun ouvrier ne doit perdre son travail.', Peuple Breton 142, sept. 1975
lecture 1: -> 'Il existe un ensemble vide d'ouvriers tels qu'ils doivent perdre leur travail.'
lecture 2: -> 'Ce n'est pas le cas qu'un ouvrier, n'importe quel ouvrier, doit perdre son travail.'
lecture 3: -> 'Il se doit qu'il n'existe aucun ouvrier tel qu'il perde son travail.'


La lecture 1 est la lecture à portée large du quantifieur ebet, la lecture 2 est la lecture à portée large de la négation et la lecture 3 est la lecture à portée large du modal. La pragmatique et le contexte déterminent la lecture favorite pour telle ou telle portée ambiguë.


portées contraires

dans le domaine de la phrase

En français, dans Je pense que (, sincèrement,) elle ne leur mentira pas (honnêtement) cette fois., l'adverbe sincèrement ou honnêtement apparaît dans la complétive enchâssée, en incise ou non, mais porte obligatoirement sur la croyance du sujet de la matrice, et non sur celle du sujet de l'enchâssée elle.

Dans l'exemple breton en (3), l'indéfini ur servicher, 'un serveur', est plus haut dans la structure syntaxique que pep taol 'chaque table', et pourtant la lecture où il y a autant de serveurs que de tables est licite.


(3) Ar friko-mañ a zo deuet da ger. Ur servicher a yoa evit renkañ pep taol ! (17 servicher)
le dîner-ci est ven.u à1 cher un serveur R était pour ranger chaque table
'Ce mariage a occasionné des frais insensés. Il y avait un serveur par table pour ranger !' (17 tables, 17 serveurs)
Léon (Plougerneau), M-L. B. (05/2016)


éléments intégrés morphologiquement ayant portée à l'extérieur

La portée sémantique contredit parfois même des éléments morphologiques. En (4), le diminutif a portée sur un élément temporel dans la phrase, en dehors du composé morphologique auquel il appartient.


(4) Unanig bennag a deu eur wech an amzer.
un.DIM quelconque R vient un 1fois le temps
'Quelques rares personnes viennent de temps en temps.' Trégorrois, Gros (1984:174)
* 'quelqu'un de petit en taille', * 'quelqu'un que j'aime bien'


(5) Un rare touriste entrait dans la boutique.
> 'Un touriste entrait parfois/rarement dans la boutique.'

Horizons théoriques

Unger (2010), considérant la typologie des cas où la position syntaxique d'un opérateur ne coïncide pas avec sa portée sémantique propose que le mouvement syntaxique et le calcul de la portée sémantique sont deux opérations entièrement indépendantes, opérant au niveau local comme pour les dépendances à longue distance.

Toutes les langues n'autorisent pas également les portées ambigües. L'anglais ou le français ont des portées ambigües dans les phrases à deux quantifieurs, mais le chinois mandarin refuse la portée inverse (Scontras & al. 2015). En (1), la phrase ne peut pas avoir l'interprétation que des requins différents ont chacun attaqué un pirate.


(1) You yi-tiao shayu gongji-le mei-yi-ge haidao.
existe un-CLF requin attaque-ASP chaque-un-CLF pirate
'(il existe) un requin (qui) a attaqué chaque pirate.'
Chinois mandarin, Scontras & al. (2015:14)

Bibliographie

horizons comparatifs et théoriques

  • Aoun, Joseph and Li, Audrey. 1993. Syntax of Scope, MIT Press.
  • Chierchia, Gennaro. 1992-93. 'Questions with quantifiers', Natural Language Semantics 1: 181-234.
  • Fox, Danny. 1995. Economy and Scope, Natural Language Semantics 3:283-341.
  • Kandybowicz, Jason. 2013. 'Ways of emphatic scope-taking: From emphatic assertion in Nupe to the grammar of emphasis', Lingua 128: 51-71.
  • Kiss, Katalin É. 2005. 'Quantifier Scope Ambiguities', Martin Everaert And Henk Van Riemsdijk (éds.), The Blackwell companion to Syntax, Blackwell Publishing, vol IV, chap.53.
  • Ruys, E. G. 2005. 'Unexpected Wide Scope Phenomena', Martin Everaert And Henk Van Riemsdijk (éds.), The Blackwell companion to Syntax, Blackwell Publishing, vol V, chap.74.
  • Scontras, Gregory, Zuzanna Fuchs, Maria Polinsky. 2015. 'Heritage language and linguistic theory', Frontiers in Psychology: Language Sciences 6(1545):1-20.
  • Sportiche, Dominique. 2005. 'Reconstruction, Binding, and Scope', Martin Everaert And Henk Van Riemsdijk (éds.), The Blackwell companion to Syntax, Blackwell Publishing, vol IV, chap.54.
  • Unger, Christina. 2010. A computational approach to the syntax of displacement and the semantics of scope, LOT publications, pdf.