Nikun

De Arbres
Révision datée du 2 juillet 2009 à 18:29 par Mjouitteau (discussion | contributions) (enquête sur les propriétés discursives de l'ensemble sur lequel 'nikun' quantifie)
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'Nikun' est un quantifieur négatif. Sémantiquement, il impose le nombre zéro dans un ensemble d'entités animées.


(1) N'eus nikun en ti
NEG E quantifieur négatif (=no-one) dans.det maison
'Il n'y a personne dans la maison.' standard, Bihan & Press (2003)


mot négatif,.. mais parfois positif !

C'est un mot négatif, car il peut porter un sens négatif sans qu'aucune autre marque de la négation ne soit présente. Dans Sarmoniou an Aotrou Quere, texte en léonard, on trouve la confirmation que 'nikun' est un mot négatif: il peut servir en isolation à répondre à une question.


Ha Jesus chomet he-unan, sevel he zaoulagad ha lavaret :
« Petra eo deut da veza ar re 'c’houlenne ho maro ; nikun n’hen deuz ho kondaonet. »
Hag hi respount : nikun, Aotrou.
léonard, Jean Quéré, Sarmoniou an Aotrou Quere, p.206


Cependant, 'nikun' a parfois des lectures positives, comme s'il portait les traces d'un ancien usage d'item de polarité négative. C'est par exemple le cas de 'jamais' en français dans les conditionnelles (ferais-tu jamais cela? = 'ferais-tu au moins une fois cela').

lecture positive dans les conditionnelles

Cependant, dans le même texte qui confirme 'nikun' comme intrinsèquement négatif, on le trouve sans négation phrastique avec un sens positif. Notons la présence de la marque du conditionnel. La variation montre qu'il ne s'agit pas d'une expression gelée.


"Dibaot int, mar deuz nikun, ar re en eur zounjal en ifern hag a lavarfe :
« An ifern a zo, var a glevan, eul leac’h skrijus sounjal enhan ; skrijusoc’h c’hoaz rankout chomm ebars..."
léonard, Jean Quéré, Sarmoniou an Aotrou Quere, p.193


Ar zetans-se, spourounus ma zo nikun, a vez skrifet gant dourn Doue
he-unan var dal kement hini a zeu er bed : mervel a ranki !
léonard, Jean Quéré, Sarmoniou an Aotrou Quere, p.213


lecture positive dans les comparatives

On trouve aussi une lecture positive dans les comparatifs, comme noté dans le dictionnaire An Here 2001.


(1) Pinvidik on koulz ha nikun pa'z on kontant ouzh va fortun.

riche suis autant que ___ C R suis content P ma fortune
'Je suis aussi riche que quiconque puisque je suis content de ma fortune(condition).'
proverbes Kervarker


(2) anavezout a ra ar vro-mañ gwelloc'h eget nikun.

connaitre R fait det pays-là mieux que ___
(dico An Here 2001:§ 'nikun')


(3) Gouest eo da gerzhet kenkoulz ha nikun.

capable est de marcher autant que ___
(dico An Here 2001:§ 'nikun')

morphologie négative ?

La marque de la négation est pourtant plausiblement intégrée à sa morphologie. Kervella (1947:§488) propose que nikun correspond étymologiquement au composé [nep unan], avec la particularité que le /k/ interne serait la trace d'un passage par le latin. Cette analyse rapproche 'nikun' des autres quantifieurs négatifs à morphologie négative intégrée (Nep-X). Il s'en distingue cependant par une accentuation particulière: si les autres composés Nep-X sont accentués sur la dernière syllabe, 'nikun', lui, l'est sur la première.

distribution

Lorsque nikun est présent dans une phrase, la négation 'ket' n'est plus obligatoire (Kervella 1947:§234), ce qui découle de la concordance négative, la règle de calcul sémantique de la négation en breton.

Kervella (1947:§604) mentionne 'nikun' dans sa liste des éléments pouvant sélectionner un complément en a / eus.

variation dialectale

G. Morvan signale que la forme 'nikun' n'est pas connue en Goelo. Favereau (1997:§302) signale à la place la forme 'gour (ebet)' en Basse Cornouailles.

Il est par ailleurs plausible que dans les aires dialectales où la forme 'nikun' est employée, elle puisse l'être avec différentes acceptations grammaticales (cf. l'enquête ci-dessous).

enquête sur les propriétés discursives de l'ensemble sur lequel 'nikun' quantifie

Gerven (2002) note que, du moins dans l'Ouest de la Cornouailles, nikun et 'den ebet' ne sont pas grammaticalement équivalents, ce qu'il illustre par l'analyse de ce qu'il considère comme une erreur dans Hemon (1984). La faute est imputée à l'influence de l'anglais, où none, no one et nobody sont équivalents dans cette position.


(1) - Unan bennak a zo aze ?
a. Ne welan nikun. Hemon (1984)
b. Ne welan (den ebet/*nikun) amañ. Gerven (2002)
'- Il y a quelqu'un? - Je ne vois personne.'


Gerven (p.c.) propose de tester la règle que 'nikun' doit quantifier sur un ensemble prédéfini par le discours. La partie qui suit est une enquête (en cours) sur cette règle discursive pouvant impacter la distribution de 'nikun'.

exemples d'usage de 'nikun' comme quantifieur sur un ensemble prédéfini par le discours

Il est assez facile de trouver, par recherche numérique, des occurrences de 'nikun' dont l'ensemble est cité dans le co-texte. Je cite ci-dessous surtout des textes religieux, sans savoir si cette surreprésentation résulte réellement de la marque d'un style de langage, ou si cela découle simplement de la mise en ligne plus large de corpus religieux. Dans Sarmoniou an Aotrou Quere, on en trouve 18. Si l'ensemble est clairement cité dans certains cas (nikun all, nikun en ho touez, etc.), dans d'autres il est plus difficile de trancher car l'auteur, dans ce sermon, a une adresse très forte, avec une présence textuelle importante des auditeurs. Dans les cas où l'ensemble de quantification n'est pas dit/cité, on peut toujours rétablir un ensemble pragmatique du style 'aucun d'entre vous qui m'écoutez'. les contre-exemples en sont donc pas probants.

Il existe 11 occurrences de 'nikun' dans la traduction de kenvreuriez ar brezhoneg (1982) de l'évangile selon S.Jean. Toutes les occurrences quantifient sur un ensemble prédéfini par le discours. Le cas le moins évident est (2), qui est aussi marqué par le conditionnel déclenchant une lecture positive . Cette structure est aussi présente en vannetais (3).


(1) Ha bolontez an hini e-neus kaset ahanon eo
ne gollfen nikun euz ar re e-neus roet din...
'la volonté de celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés.' Kenvreuriez ar brezoneg (1982:VI:39)


(2) «Skrivet eo er brofeted: « Oll e vezint kelennet gand Doue».
Kement hini e-neus selaouet an Tad ha resevet e gelennadurez a zeu davedon.
N'eo ket e-nije nikun gwelet an Tad...
'Il est écrit dans les prophètes : Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. Tout homme qui écoute les enseignements
du Père vient à moi. Certes, personne n'a jamais vu le Père...' Kenvreuriez ar brezoneg (1982:VI:45,46)
> ce n'est pas le cas que quelqu'un/d'aucun aurait vu le père.


(3) Emesk oll er broieu en em strèu dré er Bed,

Naren, n'en-des nikun hag e zo ken karet ;
O mem broig ha Hroé, a pen don pell dohout,
Klañù on, ha e halon heb éhan e hirvoud
'Er voraerion', Yann-Ber Kalloc'h, Ar en deùlin

contre-exemples? variation dialectale?

On trouve cependant des usages de 'nikun' sans que la quantification s'effectue sur un ensemble prédéterminé par le discours. Les exemples ci-dessous viennent des écrits d'Angela Duval et de chansons collectées au début du XX°. En (7), (8), (9) et (10), l'ensemble sur lequel 'nikun' quantifie semble être pragmatiquement maximal. Cet ensemble n'est pas cité ni même évoqué dans le texte antérieur. En (7), 'nikun' est sous la marque du conditionnel, mais pas dans les autres exemples.


(7) Ur breur a welas Rabia o treuziñ ar straed, ganti en he dorn dehou ur skudell leun a c’hlaou ruz-bev,

en he dorn kleiz un orsel leun a zour. Ar breur a c’houlennas diganti : « Petra a fell dit ober gant kement-se ? »
Rabia a respontas e felle dezhi lakaat an tan er Baradoz evit ma ne vije hini ebet biken ken ;
ha gant an dour lazhañ tan an Ifern evit ma na vije Ifern biken mui.
Hag evit petra e fell dit ober se ?
— Pa ne vennan ket e rafe nikun ar vad evit kaout digoll er Baradoz, na gant aon da gouezhañ en Ifern,
met dre garantez evit Doue, a dalvez kement tra hag en deus ar galloud d’ober an holl vad.
Duval 1969


(8) O ! Distrujerien kement anken

Na marzhus al lid-mañ e sklêrijenn ar c’hleuzeurioù
Kerdin al Lud, n’int touchet gant nikun.
Duval, pedenn ouzh sked ar c’hleuzeur


(9) Ar re washañ da zikrial, An dud a ya en fortun

A zo, evit an ordinal, Merc'hed chomet hep nikun
Mari Beg-a-raok, chanson collectée, Kanaouennou Breiz-Vihan (Mélodies d'Armorique),
par H. Laterre (Bodlan) et F.Gourvil (Barr-Ilio), publié en 1911


(10) Sant Justin a oa eun den a galon; ne oa nag eskob na beleg;

ha koulskoude e tifennas an Iliz dirak pennou-bras an douar,
evel ne reas nikun en e rôk.
Buhez ar Zent (p.278)


(11) Hag hen digouezhet gant an treazh, Ha klask ul lestr bennak a reas :

Kaer en doa sellet a bep-tu, Wele nikun gant an noz du.
'[file:///D:/Levraoueg%20Melanie/Languages/Celtic/Brezhoneg/Breton%20literature/Barzhaz%20breizh/per.kentel/kantikou/sant_efflamm_hag_ar_roue_arzhur3.htm Sant Efflamm hag ar roue Arzhur]', Barzhaz Breizh, de la Villemarqué (1839)


(12) N'eus nikun a oufe ober krampouezh mat gant bleud fall.

'On ne fait pas ne bonnes crêpes avec de la mauvaise farine.' (dico An Here 2001:§'nikun')


Finalement, dans les expressions gelées, l'ensemble de quantification n'est pas non plus prédéterminé par le discours, mais ce dernier argument est faible car les expressions gelées ont souvent des comportements syntaxiques erratiques.

"ober nikun eus netra": 'couper les cheveux en quatre' (Maï-Ewen, hanvezhioù)
"N'ober netra eus nikun": n'ober tra vat ebet, 'ne rien faire de bien' (dico An Here 2001:§'nikun')


notes étranges

  • Kervella (1947:§515) note que les mots netra et nikun peuvent avoir des pseudo-compléments composés de la préposition a suivie d'un adjectif. Il illustre par une telle structure avec netra (n'eus e Kêr-Iz netra a nevez), mais ne donne pas d'exemple avec nikun... (?)
  • Favereau (1997:§302) note que 'nikun' est plus rare que den ebet ou heni ebet, et "adverbe seulement" (?).

Bibliographie

  • Kervella, F. 1995 [1947]. Yezhadur bras ar brezhoneg, 1947 édition Skridoù Breizh, La Baule ; 1995 édition Al Liamm.
  • Morvan, G. stummoù bro-goelo, manuscrit.

corpus

  • Gerven, Y. 2002. Eus ar brezhoneg beleg d'ar brezhonegoù lennegel, manuscrit, html.
  • Hemon, R. 1984. An tri boulomig kalon aour, Al Liamm.
  • Kenvreuriez ar brezoneg (Eskopti Kemper ha Leon), 1982. Aviel Jezuz-Krist hervez S. Yann, [traduction de l'évangile selon Saint Jean] Ar Skol dre Lizer.