Le passif

De Arbres
Révision datée du 10 avril 2013 à 10:28 par Jadé Loïc (discussion | contributions) (accord du féminin)
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Le passif est un mode verbal où, pour un verbe transitif, l'agent apparaît comme un argument indirect du verbe introduit par la préposition gant. L'argument interne, ici le patient, est sujet.


(1) Skoeit on genoc'h.
frappé suis avec.vous
'Je suis frappé par toi, tu me plais.'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:40)


Le passif est un cas d'absorption dans la grille thématique du verbe: un verbe transitif passe de deux arguments obligatoires (le sujet agent et l'objet patient) à un seul (le sujet patient). En (2), l'agent de l'action de manger est absent de la phrase. Le sujet grammatical réfère à l'entité affectée par l'action.


(2) A-benn neuze e vint debret toud.
d'ici alors R seront mangé tous
'D'ici là ils seront tous mangés.' Trégorrois, Gros, (1984:312)


Le passif a une distribution très large en breton, comparativement au français ou à l'anglais.

La distribution large du passif en breton est due à différents facteurs convergents.

verbes transitifs

tournures impersonnelles

Il est parfois compliqué en breton de décider si une tournure est passive (Une souris a été attaquée par le chat) ou s'il s'agit d'une tournure impersonnelle (Il a été attaqué une souris par le chat). En effet, l'équivalent de l'explétif il en français serait en breton un pronom vide.

En (1), on voit que la forme ez eus est déclenchée par la définitude du patient, car la forme eo apparaît dès que le patient ar priz, défini, lui est substitué.


(1) Diou wech ez eus bet roet eur priz d'eul levr savet gantañ.
Diou wech eo bet roet ar priz d'eul levr savet gantañ
deux fois R est été donné le prix à un livre monté par.lui
'Deux de ses livres ont reçu un prix.' Léon, Fave (1998:142)


Ce n'est cependant pas un argument définitif pour écarter l'hypothèse d'une tournure impersonnelle, car ces tournures sont prototypiquement limitées de la même façon ('*Il a été attaqué la souris par le chat). S'il existait un pronom explétif vide, on peut juste dire qu'il serait indéfini, puisque la forme eo de l'auxiliaire ne pourrait pas lui être associé.


(2) Skrivet 'z eus/' zo / *eo bet ul levr.
écrit est été un livre
'Il a été écrit un livre.' Favereau (1997:§443)
'Un livre a été écrit.'


En (3), le sujet indéfini est soit un explétif vide de tournure impersonnelle, soit l'enchâssée elle-même.


(3) Diskouezet ez eus bet gant x [CP e vez muioc'h...
montré R est été par x R est plus
'Il a été montré par X qu'il y avait plus de...' Léon, Fave (1998:142)


Il est possible que l'usage du passif ait l'air plus répandu en breton en partie pour la raison que les tournure impersonnelles sont comptés dans les passifs.

désambiguïsation syntaxique

Avec les verbes transitifs à deux arguments lexicaux, utiliser un passif permet de différencier syntaxiquement le sujet de l'objet dans les ordres VSO (verbe-sujet-objet).


pragmatique et stylistique

Les verbes transitifs sont plus souvent au passif en breton qu'ils ne le sont en français ou en anglais pour des raisons de pragmatique (préservation de la face par impersonnalisation).


 Gros (1970:32):
 Le passif breton se traduit dans de nombreux cas par l'actif [en français]
 
 Debret eo ho koan ganeoh?, 'Votre dîner est-il mangé par vous? (avez-vous dîné?)
 Souezet braz on ganit, 'Je suis fort étonné par toi (tu m'étonnes beaucoup).'
 Gant piv eo bet gwerzet?, 'Par qui fut-il trahi? (: qui le trahit?)'
 E peleh e vez prenet an traou-ze?, 'Où sont achetées (où achète-t-on) ces choses-là.'
 Piou a vez greet diouzit (ahanout)?, 'Qui est fait de toi? (qui, comment t'appelle-t-on?)'
 Hennez a zo bet greet evitañ, 'Il a été fait pour lui (on l'a aidé).'
 Hag e veze lavaret evel-henn gand an dud., 
 'et il était dit comme ceci par les gens (et les gens disaient ceci...)'

verbes intransitifs

 Trépos (2001:§419):
 "En principe, les verbes intransitifs, qui n'ont pas de complément d'objet, 
 ne peuvent pas se mettre à la voix passive. Cette tournure est cependant 
 possible pour beaucoup d'entre eux: la préposition qui précède le complément 
 déterminatif devient préposition conjuguée; ainsi:
 
 voix active 
 Ar vugale a zent ouzh ar mestr-se.
 'Les enfants obéissent à ce maitre.'
 
 voix passive
 Ar mestr-se a vez sentet outañ gant ar vugale.
 'Ce maitre est obéi des enfants.'


Même mis à part la construction du faux sujet, l'équivalent en français est agrammatical (* Il est obéi à ce maitre par les enfants).


faux passifs

Le breton a une préposition à tout faire, la préposition gant, 'avec'. C'est elle qui exprime l'argument devenu optionnel du passif, le complément d'agent. Elle peut cependant aussi, entre autres, servir à amener un expérienceur. Ceci est impossible en français ou en anglais.

En (1), il s'agit d'une phrase à la voix active. Le prédicat est kollet, prédiqué sur le sujet e eñvor par la copule eo (forme qui confirme que son sujet la suit). La préposition gant amène l'expérienceur.


(1) Kollet eo e eñvor gantañ.
perdu est son mémoire avec.lui
'Il a perdu la mémoire.' Uderzo & Goscinny (1977:13)
(*'sa/la mémoire est perdue avec/par lui.')
(*'his/the memory is lost by him.')


C'est la même structure en (2) qui donne l'impression fausse qu'un verbe inaccusatif comme c'hoarvezout, 'arriver, survenir' a une forme passive.


(2) C'hoarvezet eo gantañ.
arrivé est avec.lui
'Ça lui est arrivé.'
(*'C'est arrivé avec/par lui.') français
(*'It is happened by him.') English, Jouitteau [03/2012]


Dans les exemples ci-dessus, la présence de gant comme signal du passif est vite démentie par son interprétation sémantique. Cependant, il existe des cas beaucoup plus troublants où la préposition gant introduit un complément causal.

La préposition gant peut aussi exprimer la cause d'un inaccusatif. En (3), on sait qu'il ne s'agit pas d'une tournure passive juste car il n'existe pas de version transitive du verbe steuziañ, 'disparaitre'.


(3) Steuziet eo gant ar vrumenn a oa.
disparu est avec le brume R y.avait
'Elle a disparu à cause de la brume.'
(*'Elle a disparu avec/par la brume qu'il y avait.') français
(*'She disappeared by the fog there was.') English, Jouitteau [03/2012]


la question d'un pronom explétif indéfini

En (1), le sujet syntaxique du verbe passif est soit la proposition enchâssée, soit un explétif du passif impersonnel, co-référent avec l'enchâssée. Comme les seuls auxiliaires possibles en (1) sont les formes zo et ez eus, formes dialectalement autorisées associées avec un sujet indéfini, l'hypothèse d'un explétif indéfini semble plus plausible.


(1) Lavaret 'z eus/' zo / *eo bet din [ e oa klañv ].
dit est été à.moi R était malade
'Il m'a été dit qu'il était malade.' Favereau (1997:§443)


Par parité d'argument, il y aurait en (2) ce même explétif indéfini, sujet du verbe passif, co-référent avec l'infinitive.


(2) N'eus ket bet laret dit morse [ souchañ da filip? ].
ne est pas été dit à.toi jamais cacher ton zizi
'On ne t'a jamais dit de cacher ton zizi?' Favereau (1997:§443)
'Il ne t'a jamais été dit de...'


On obtient donc une analyse où il existerait en breton au moins deux pronoms explétifs vides, l'un défini, associé à certaines constructions, et visibilisé par la forme eo de la copule, et l'autre indéfini, associé, suivant les dialectes, aux copules zo et ez eus.


(3) Difennet zo tapout kokouz sujet indéfini
défendu est prendre coques
'On a défendu de ramasser des coques.' Gros (1970:124), cité dans Favereau (1997:§443)


(4) Difennet eo tapout kokouz sujet défini
défendu est prendre coques
'Il est défendu de ramasser des coques.' Gros (1970:124), cité dans Favereau (1997:§443)

Variation dialectale

 Trépos (2001:§593):
 La préposition dre peut, en vannetais, introduire le complément d'agent 
 (au lieu de gant en KLT)


On trouve aussi la préposition da dans la vallée du Scorff.


(2) An hani wellañ gwraet dezhoñ biskoazh.
le celle meilleure faite à.lui jamais
'La meilleure qu'il ait jamais faite.' Job Jaffré, Le Scorff, cité par Ar Borgn (2011:53)


(3) Achapomp 'raok ma vimp tapet dezhe!
échappons avant que serons attrapé à.eux
'Echappons-nous avant qu'ils ne nous rattrapent!'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:38)


(4) Nag a wez pilet d'an avel foll!
que de1 arbres abattu à'le vent fou
'Que d'arbres abattus par le vent déchainé!'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:7)


Cependant, on trouve aussi des compléments d'agent introduits par gant dans la vallée du Scorff.


(5) Lod traoù 'vez difennet g'an Iliz.
certain choses est défendu avec le Eglise
'Certaines choses sont interdites par l'Eglise.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:67)

A ne pas confondre

Il peut se trouver en breton des phrases avec l'auxiliaire bezañ, 'être' et un argument amené par le préposition gant qui ne sont cependant pas des passifs.

En (4), le verbe est à la voie active: le sujet du verbe intransitif est Lili, qui porte le rôle d'agent.


(4) Lili zo komañset get e eost.
Lili est commencé avec son moisson
'Lili a commencé sa moisson.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:15)

Horizons comparatifs

La polyvalence sémantique de la préposition 'avec', traduction mot-à-mots de gant, est un trait saillant du français de Basse-Bretagne. Dans cette variété de français, la préposition avec apparaît au passif.

(1) Vous devriez être étouffé avec la honte! > = 'Vous devriez avoir honte!' (Gallen 2006:7)

Terminologie

Le terme anglais pour 'passif' est passive.

Le terme breton pour 'voix passive' est tu gouzañv, opposé à la 'voix active', an tu gra (Kervella 1995:§208-211).