Pehini, pere

De Arbres
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Les formes morphologiques pehini et pe re sont vivantes en breton moderne sous une lecture interrogative, lorsqu'il s'agit d'interroger sur un ensemble (type 'lequel d'entre eux', 'lesquelles de ces pommes').


(1) Pere eo ar re 'zo da damall? Ni eo.
quel.N.PL est le N.PL est à1 accuser nous est
'Qui en est responsable? C'est nous.' Glanndour (1981:7)


L'usage de pehini ou pere en tant que pronom relatif est plus discuté. On en trouve un usage répandu dans les corpus jusqu'au début du XX°, puis cette forme devient rare.


Morphologie

composition

On retrouve dans le composé, comme dans le français lequel/laquelle, un élément morphologique de type interrogatif (le préfixe pe-) et un élément pronominal (hini/re).


Syntaxe du pronom interrogatif

Les formes en pehini, pere sont aussi vivantes en interrogatifs de discours direct que de discours rapporté.


(2) Ar famillou a glaske gouzoud diouz o bugale pere oa ar re a ouie ar gwella o hatekiz.
le familles R1 cherchait savoir de leur2 enfants les.quel était le ceux R1 savait le mieux leur2 cathéchisme
'Les familles cherchaient à savoir de leurs enfants qui étaient ceux qui savaient le mieux leur catéchisme.'
Léon, Lagadeg (2006:113)


Syntaxe du pronom relatif

 Favereau (1997:§590)
 "Cette tradition syntaxique, liée au "breton de curé" (...) a été celle de tous les grammairiens prémodernes du XVII° et du XVIII° siècles comme Maunoir, Le Pelletier ou Grégoire (cf. Lambert 1976-77 / 282), puis elle fut systématiquement rejetée par les grammairiens "modernes", sauf rares exceptions (...). On trouve des parallèles en gallois (...) et Fleuriot la considérait comme indigène et non "française", comme on le suppose généralement."


En breton moderne, son usage est rarissime.


(3) Sellit a drue eus eun den reuzeudik, c'houi pere a zo yac'h ha divac'hagn.
regardez en1 pitié de un homme malheureux vous quel.ceux R est sain et valide
'Prenez en pitié le malheureux, vous qui êtes valide et en bonne santé.' Bas-Trégor, Al Lay (1925:37)


  • Dilezomp ar c'hôjou goullo-ze, pêre n'int mat nemet da sponta an dioded.
'Laissons ces paroles vides, qui ne sont bonnes qu'à faire peur aux imbéciles.'
Bas-Trégor, Al Lay (1925:47)
  • ...atao o klask an tu da c'hoari tro pe dro d'ar re eus pere an nevoa d'en em glemm...
'... toujours à chercher à jouer des tours à ceux dont il avait à se plaindre.'
Bas-Trégor, Al Lay (1925:68)
  • Bilzig, azeet war ar bank a-drenv a bolee hag a levie ar vag er c'hanoliou enk ha striz en pere ne frege ket ar mor.
Bas-Trégor, Al Lay (1925:144)
  • ar vamm war dal pehini an nec'hamant, an dienez o devoa moullet nerz he c'halon
Bas-Trégor, Al Lay (1925:91)


diachronie

moyen breton

Les pronoms relatifs pehini et pere sont documentés en breton au moins depuis 1519. Widmer (2012:37) en compte un usage quantitativement de plus en plus important dans les textes moyen bretons du Mirouer (1519), et jusqu'au début du breton moderne (Cathech., Cnf., Bell.).

  • poanyou an yffernn pere so aeternal,
'Les peines de l'enfer, qui sont éternelles', Breton 1519, M.:2612, cité dans Widmer (2012:35)


Son usage est régulier dans Buhez an Itron Sanctes Cathell en 1576 (Ca., Loth 1890c:288).


breton pré-moderne

De Rostrenen (1738:69-70) considère vivante en breton la forme pehini et son pluriel pere. Il note page 175-6 que ces formes peuvent être absentes lorsque le nom relativisé de troisième personne est au cas direct (nominatif ou accusatif). Cependant, il semble plutôt selon ses exemples que les substantifs indéfinis relativisés imposent le complémenteur ha(g).


  • Evit ober ganti traoù dous, Dre pehini en deus jouiset anezhi.
(1814) (TSG.:327-329), cité dans Menard (1995:§'amourous')


La structure ne semble pas restreinte à un dialecte en particulier. On en trouve en Léon en 1709 chez Le Bris, en 1905 chez Burel, et en haut-vannetais fin XVIII° chez Marion. Les formes relatives de pehini sont aussi citées par Hingant (1868:§70).


(1) Kar g'er luér-gaer pehanni e zou, mi huil a ziabél.
car avec'le lune-belle quel.celui R y.a moi 1voit de loin
'Avec le beau clair de lune qu'il y a, je vois de loin.' Vannetais début XX°, An Diberder (2000:102)


(2) Traou an ti, pere dalv nebeut a wenneien, am euz lezet ebarz.
choses le maison qui.PL 1vaut peu de1 argent 1SG a laissé dedans
'Quant aux meubles, qui n'ont pas grande valeur, je les ai laissés dans la maison.'
Haute-Cornouaille (Kergrist-Moëlou), Le Garrec (1901:14)


Widmer (2012) montre une recrudescence des utilisations de pehini et pere jusqu'au breton moderne précoce, et leur perte. En 1917 chez Séveno, Châtelier (2016:139) n'en relève plus que dix occurrences dans En nor ag er vuhé devot contre 690 occurrences dans la traduction du même texte dans le même dialecte haut-vannetais fin XVIII° chez Marion.

Widmer (2012) lie cette évolution à l'utilisation du rannig a1. Au début du breton moderne (Beach), les relativisations commencent à utiliser massivement le rannig a, et les pronoms pehini et pere lui semblent alors une "extension lexicale" optionnelle (Widmer 2012:37).


Maintenant archaïsantes, les formes pehini et pere restent vivantes en poésie. Favereau (1997:§590, §591) en fournit quelques exemples.


analyses et hypothèses

effet de contact avec le français ?

Le pronom relatif pehini ou son pluriel pere sont régulièrement signalés comme un phénomène restreint aux textes écrits qui sont notoirement influencés par le français.

 Stephens (1982:7):  
 "Certain written sources, in particular some of the texts published in the latter period of Middle Breton and Early Modern Period, may not reflect the reality of the language of the day. Authors were, in most cases, strongly influenced by their knowledge of Latin and French grammmar. This is illustrated dramatically in the vocabulary, in the large number of French loan words and in the abundance of relative pronouns which, according to Hemon (1975:289) "never occur and probably never did occur in the spoken language". They are not used in Modern Literary Breton."


Il est possible que les traductions du français aient appuyé la tendance aux pronoms en pehini, pere, qui préservent en breton l'ordre des mots du français. Cependant, Châtelier (2016:142) compare le texte français de 1609 de Saint François de Sales et sa traduction par le léonard Charles Le Bris en 1709 et trouve que le traducteur utilise dans plus de 18% des cas une forme en pehini, pere là où le texte original n'est comportait pas.

emprunt au français pour effet stylistique ?

Blanchard (2012), en introduction de Burel (2012), considère que l'emploi de pehini/pere marque stylistiquement un niveau de langue.

 p.24:
 "L'emploi de mots français, comme le pratique Burel, ou de relatives calquées sur le modèle français (avec une conjonction relative: "pehini/pere") constitue à l'époque [début du XX°] dans le domaine littéraire, en dehors du milieu bretoniste et régionaliste, un acte de distinction sociolinguistique hérité de périodes plus anciennes lors desquelles la langue française n'occupait qu'un champ restreint en Basse-Bretagne. 
 Si l'emprunt au français est l'une des caractéristique[s] de ce que l'on nomme le "breton de curé", il l'est également de la pratique littéraire mondaine dont la base aux 17° et 18° siècles repose sur une abondante métaphorisation permettant le passage du concret à l'abstrait et un glissement du religieux vers le profane, dans un jeu sociolinguistique de visite lexicale de la langue française à des fins de distanciation, parfois parodique, ou de connivence entre connaisseurs de ce système de détournement."


évolution interne au breton

Aucune des hypothèses d'une utilisation de pehini/pere par contact avec le français n'explique la généralisation diachronique de Widmer qui note une recrudescence des utilisations de pehini et pere jusqu'au breton moderne précoce, et leur chute alors corrélée à l'utilisation du rannig a1.