Ordres à infinitif antéposé

De Arbres
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Un verbe infinitif peut être l'élément initial de la phrase, devant l'élément tensé (modal ou auxiliaire), dans deux structures différentes.

Soit le verbe infinitif fait partie de tout un syntagme verbal qui a été antéposé d'un bloc, soit le verbe infinitif a été extrait du constituant que forme la structure verbale et a été antéposé seul. Il s'agit alors d'une tête verbale séparée de son syntagme verbal d'origine. Les deux structures ont des propriétés grammaticales différentes.

En (1), la structure verbale entière se trouve à l'initiale. Le syntagme verbal a été mis en zone focale devant un modal. La présence de la négation ne fait pas barrage.


(1) ...un dra a zo sur: [VP bout frañsizion ] ne c'hellint ket _ .
un 1chose R est sûr être français ne1 pourront pas Ø
'... une chose est sûre: c'est qu'être français, ça ils ne pourront pas!'
Vannetais, Herrieu (1994:288)


En (2), l'objet du verbe lexical transitif apparaît dans le champ post-verbal. Le verbe infinitif à l'initiale consiste uniquement en une tête verbale. L'auxiliaire tensé est ober, 'faire'. Il s'agit d'un cas de conjugaison analytique qui n'implique pas d'emphase. La négation n'est pas compatible avec cet ordre des mots.


(2) Respont a ran dezhoñ [objet e karan gwell frankiz eget argant ] .
répondre R fais à.lui (C) R4 aime mieux liberté que argent
'Je lui réponds que je préfère la liberté à l'argent.' Vannetais, Herrieu (1994:288)


Antéposition de syntagme verbal

On peut en breton focaliser un groupe verbal en l'antéposant à l'auxiliaire ober, 'faire' sous sa forme dite 'anaphorique', qui porte les traits de temps et d'accord éventuel du sujet. En (3), le groupe verbal infinitif est dans une double clivée.

(3) N’eo ket peuketa eo a reas kenskolidi ar breur Arturo. C’hoarzhin didro ne lavaran ket.
ne1'est pas toussoter est R fit co-.écoliers le frère A. rire franchement ne1 dis pas
'Les camarades du frère Arturo ne toussotèrent, pas, mais rirent franchement.'
Standard, Drezen (1990:69)


(4) Peuriñ a reont ha n'eo ket debriñ eveldomp.
paître R font et ne1'est pas manger comme.nous
'Ils PAISSENT et ne mangent pas comme nous le faisons.' Abeozen (1954:10), cité dansLe Gléau (1973:45)


Les mouvements de groupe verbal en zone focale initiale ont les propriétés du mouvement A-barre.


distribution

Les antépositions de groupe verbal peuvent générer un auxiliaire faire. On voit en (4) que cela n'est pas restreint aux verbes transitifs.


(4) [ VP Beva ] o-deus greet o-zri e Bro Gerne.
vivre 3PL a fait 3PL-trois dans pays1 Cornouaille
'Les trois ont vécu en Cornouaille.' Léon (Cléder), Seite (1998:11)


Les verbes infinitifs focalisés peuvent être antéposés à longue distance, et apparaître au-dessus de la négation (Stephens 1982:97, Jouitteau 2005/2010).

Ces propriétés syntaxiques contrastent fortement avec les propriétés des antépositions de têtes verbales.

Comme les antépositions de têtes verbales cependant, les verbes infinitifs peuvent laisser leur objet en situation post-tensée (contra Stephens 1982, Jouitteau 2005/2010).


(5) Ranna en deus graet e beadra ganeomp.
partager R.3SG a fait son1 possession avec.nous
'Il a partagé ce qu'il avait avec nous.' Cornouaille (Pleyben), Ar Floc’h (1950:117)


Antéposition de tête verbale

On reconnaît les cas où seule une tête verbale est antéposée dans les phrases où un argument du verbe apparaît dans le champ postverbal. C'est un signe que le verbe a été antéposé seul, sans le reste de la structure verbale.

En (1), on voit que l'objet du verbe lexical, ul lizher, apparaît dans la zone post-tensée. La tête verbale infinitive skrivañ est plausiblement montée seule devant l'auxiliaire. Puisqu'on a l'auxiliaire ober, on voit qu'il s'agit ici de ober sémantiquement vide de la conjugaison analytique, et non d'un ober anaphorique.


(1) Skrivañ a ra Goulven [VP _ ul lizher ].
écrire R fait Goulven un lettre
'Goulven écrit une lettre.' Trégorrois, Stephens (1982:9)


(2) Sevel a reas ar paotr [VP _ e zaoulagad]
lever R fit le garçon son1 2.œil
'Le garçon leva les yeux.' Standard, Drezen (1990:23)


(3) Ober a reas egile [VP _ un hej d’e skoaz ].
faire R fit second un haussement de son épaule
'L'autre haussa les épaules.' Standard, Drezen (1990:28)


(4) Sailhat a rae [VP _ a bep seurt sonjoù en e benn ].
sauter R faisait de1 toute sorte pensées dans son1 tête
'Toutes sortes de pensées s'entrechoquaient dans sa tête.' Standard, Drezen (1990:40)


Les structures verbales infinitives antéposées peuvent être coordonnées dans la zone préverbale. Elles se partagent alors le même modal ou auxiliaire ober, 'faire'.


(5) [ krozal ha stlaka ] a rae _ a bep eil.
gronder et éclater R faisait Ø alternativement
'Il grondait et il éclatait tour à tour.' Léonard, Kerrien (2000:16)


Les infinitifs peuvent apparaître devant toutes sortes d'auxiliaires ou modaux. En (6), on voit que le verbe infinitif dont, 'venir', a été antéposé devant le modal tensé de gallout, 'pouvoir', en laissant son argument eus an donvor dans le champ du milieu. En (7), le verbe infinitif gwelet a été antéposé devant le modal tensé rankout, 'devoir', en laissant son argument interne dans le champ du milieu.


(6) Dont a hell [VP _ eus an donvor ] gwagennou braz [...].
venir R peut de le large vagues grand
'De grandes vagues [...] peuvent venir du large.'
Léonard, Seite (1998:84)


(7) -N’eus forzh ! eme an ozac’h; gwelet a rankan [VP _ hag ez eo gwir ].
ne est cas dit le vieux voir R dois.1SG si R est vrai
'Qu'importe! dit l'homme; Je dois voir si c'est vrai.' Léon, Milin (1924)


localité

Une tête verbale peut être antéposée au-dessus d'un auxiliaire tensé ou d'un modal, si et seulement si son site d'extraction est immédiatement postverbal (Jouitteau 2005/2010). Si un autre élément venait remplir l'espace préverbal, l'infinitif apparaîtrait toujours comme directement postverbal.


(1) Lenni a c'heller øi pennadoù e kembraeg diwar-benn an darvoudoù bet c'hoarvezet e Breizh.
lire R1 peut.IMP articles en gallois sur le événements été passé en Bretagne
'On peut lire des articles en gallois sur les événements survenus en Bretagne.' Breton standard, Al Liamm 360, p.120.


Rares sont les éléments qui peuvent apparaître au-dessus d'une antéposition de tête verbale. Ici, l'adverbe nemet ou la locution Ya ('oui').


(2) Nemet karout a rafen _ e virfes ez kerz un dra bennak e koun eus hon daremped ...
seulement aimer R ferais R4 garderais en.ta.possession un 1chose quelconque en souvenir de notre relation
'Seulement, j'aimerais que tu gardes quelque chose en souvenir de notre relation.'
Standard, Drezen (1990:43)


(3) Ya, Dont a hell _ eus an donvor gwagennou braz [...]
oui venir R1 peut de le profond.mer vagues grand
'Oui, de grandes vagues peuvent venir du large [...].' Léonard (Cléder), Seite (1998:84)

clitiques ?

Les seuls éléments que les antépositions de têtes verbales peuvent emmener avec elles dans leur montée devant l'auxiliaire sont des adverbes courts, tels que mat, 'bien' et la particule de focus ' ni (grammaticalisation de la clivée an hini eo). L'hypothèse qu'il s'agit d'une opération de mouvement de tête tient à la possibilité qu'il s'agisse de cliticisation.


particule de focus ' ni

Press (1986:189) donne un exemple en (3) de tête verbale antéposée sans son objet, avec un effet de focus sur ce verbe infinitif. Une clivée simple, avec la copule eo, est agrammaticale. L'obtention du focus par la particule ' ni est cependant grammaticale. Selon Press (1986:189), la phrase Gwelout 'ni 'ra Yann e vignonez "peut être considérée comme non-standard".


(3) Gwelout 'ni / * eo ra Yann e vignonez.
voir fait Yann son1 amie
'Yann VOIT son amie.'
'Yann actually sees his girlfriend' Anglais, Press (1986:189)


adverbes courts

En (4), l'objet apparaît à droite séparé de son verbe, indiquant un mouvement de tête verbale. L'adverbe court mat apparaît cependant cliticisé sur le participe antéposé.


(4) [ Anavezet mat ]i em eus [VP [ _ ]i Yann ar Floc'h ].
connu bien R.1SG ai Yann ar Floc'h
'J'ai bien connu Yann ar Floc'h.'
Cornouaillais (Pleyben), ar Go (1950:6).


Ces structures ne semblent pas bloquées à un effet de focalisation particulier, et l'ordre respectif des mots est toujours [Verbe lexical-Auxiliaire] et jamais l'inverse.

Ces conditions syntaxiques sur les antépositions de têtes verbales les différencient des antépositions de syntagme verbal entier (VP).


cas limite ?

Kervella donne deux exemples d'antéposition de verbe d'état avec son attribut. L'effet ne semble pas focal.


(1) Chom gwall yen a ra ___ an amzer. Standard (Dirinon), Kervella (1947:§717)
rester très froid R1 fait le temps
'Le temps reste très froid.'


(2) Bet gwall yen eo ___ an amzer er miz-mañ. Standard (Dirinon), Kervella (1947:§717)
été très froid est le temps dans.le mois-ci
'Le temps a été très froid ce mois-ci.'

Bibliographie

  • Borsley, R.D. M.L. Rivero & J. Stephens. 1996. ‘Long Head Movement in Breton’, The Syntax of the Celtic Languages: a comparative perspective, ed. Robert D. Borsley and Ian Roberts, 53-74. Cambridge University Press. Preview
  • Jouitteau, M. 2007. ‘The Brythonic Reconciliation: From V1 to generalized V2’, The Linguistics Variation Yearbook, Craenenbroek and Rooryck (eds.), Netherland. lingBuzz/000681
  • Stephens, J. 1982. Word order in Breton, Ph.D. thesis, School of Oriental and African Studies, University of London.