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En (1), on voit d'abord la forme sémantiquement vide de l'auxiliaire ''ober'' qui suit l'infinitif ''lavar'', 'dire' (i), puis le verbe lexical ''ober'', 'faire' utilisé en se prenant lui-même comme auxiliaire (iii).
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En (1), on voit d'abord la forme sémantiquement vide de l'auxiliaire ''ober'' qui suit l'infinitif ''[[lavar]]'', 'dire' (i), puis le verbe lexical ''ober'', 'faire' utilisé en se prenant lui-même comme auxiliaire (iii).
 
   
 
   
  
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Version du 24 février 2015 à 09:21

Le verbe et auxiliaire ober, 'faire', existe en trois sortes (Stephens 1982:97):

 (i) une forme sémantiquement vide qui suit directement une tête verbale infinitive, 
 (ii) une forme anaphorique qui sélectionne une petite proposition comme argument interne, 
 (iii) une forme lexicale servant aussi de semi-auxiliaire causatif.


En (1), on voit d'abord la forme sémantiquement vide de l'auxiliaire ober qui suit l'infinitif lavar, 'dire' (i), puis le verbe lexical ober, 'faire' utilisé en se prenant lui-même comme auxiliaire (iii).


(1) Lavar a ra, ober ne ra ket.
dire R fait faire ne fait pas
litt. 'Dire il fait, faire il ne fait pas.'> 'Il dit, il ne fait pas.'
Trépos (2001:351)


Dans les cas (i, ii, et iii), ober porte les traits de mode, de temps et éventuellement d'accord du sujet pour un verbe lexical. Dans le cadre d'une énumération, une seule occurrence de ober peut suffire.


(2) Grognal, gwic'hal, oc'hal, doc'hal ha soroc'hal a rae, ma tlee beza klevet betek Toulzac'h, moarvat.
grogner grogner grogner grogner et grogner R faisait que devait être entendu jusqu'à Toulzac'h, probablement
'Il grognait, il piaillait, il grognait à nouveau, il grognait encore et encore, à tel point qu'on devait probablement l'entendre jusqu'à Toulzac'h.'
Kerrien (2000:86)


L'auxiliaire sémantiquement vide

Sémantiquement, cette structure analytique est totalement équivalente à sa contrepartie synthétique:


(2) Anavezout a ran katwoman. Katwoman a anavezan.
connaitre R fais Catwoman Catwoman R connais
'Je connais Catwoman.'


L'usage de cette forme sémantiquement vide de ober est restreint aux phrases avec une tête verbale infinitive antéposée (sans son objet ou autre argument, qui peuvent apparaître plus loin dans la phrase). Par exemple, l'objet y apparaît séparé de son verbe lexical comme en (2).

Cet auxiliaire sémantiquement vide est uniquement présent pour porter les marques d'aspect, de temps et d'accord éventuels du sujet. Il s'agit de la conjugaison analytique.


terminologie

Stephens (1982) parle d'auxiliaire 'sémantiquement vide'.

Hewitt (1988a) appelle cet auxiliaire ober 'l'auxiliaire factice'.

Jouitteau (2011) l'appelle l'auxiliaire 'support', et l'associe au paradigme de la conjugaison analytique.

ne pas confondre

Tous les ordres de mots avec un infinitif devant un auxiliaire ober ne sont pas des cas de conjugaison analytique. Certains sont des cas d'antéposition de VP où l'auxiliaire sélectionne une proposition infinitive comme ci-dessous. Leurs différences syntaxiques sont synthétisées dans la fiche sur les ordres à infinitif préverbal.

La forme anaphorique

L'auxiliaire anaphorique ober sélectionne un syntagme verbal (VP) (et non seulement une tête verbale). Dans le cas de reprise anaphorique d'ellipses, ober peut reprendre un domaine tensé.

AUX-V

On trouve quelques ordres [AUX.ober-VP]. Par exemple, dans les cas de focalisation du VP en nemet, ou dans le cas des ellipses du syntagme verbal comme en (2). Dans ce cas, le groupe du verbe infinitif non-prononcé est plausiblement après l'auxiliaire.


(2) [ DP Ar re 'neus ur post tu bennag ],
le ceux a.3 un poste côté quelconque
pa c'hallant [ degass un douzh o familh da labourad ba'r memes ti ] , a ra [ Ø ]
quand peuvent apporter un de leur2 famille à1 travailler dans le même maison R fait
'Ceux qui ont un emploi quelque part, lorsqu'ils peuvent faire venir quelqu'un de leur famille pour travailler dans la même maison, ils le font.'
Plourin (2000:42)


domaines infinitifs

L'auxiliaire anaphorique ober peut apparaître dans des domaines infinitifs. Typiquement, son argument interne est focalisé d'une manière ou d'une autre et l'objet d'un transitif y apparaît adjacent à son verbe lexical.


(7) Eno a zo kokouz penegwir ne vez ken med [ VP kargañ ar voz ] [ SC d'ober tVP ]
y R y.a coques C ne est plus mais charger le poignée à faire (VP)
'Là, il y a des coques, puisqu'il n'y a qu'à charger (ramasser) avec les mains jointes (à pleines mains).'
Trégorrois, Gros (1984:13)


(8) [VP Lavared ya pe nann krak ] 'n hini a vez [ SC d'ober tVP ]
dire oui ou non carrément le N R est à faire (VP)
'Dire carrément oui ou non, c'est ce qu'il faut faire.'
Trégorrois, Gros (1984:82)


(9) Ar vrumenn-ze na [ VP glebiañ ] na [ VP sehañ ] ne ra tVP
le brume- ni mouiller ni sécher ne fait ( ni VP ni VP )
'Cette brume-là ni ne mouille ni ne sèche (elle ne sert à rien).'
trégorrois, Gros (1984:79)


C'est aussi cet auxiliaire que Stephens dit 'anaphorique', qui apparaît avec des ellipses de verbes infinitifs, comme avec les tournures d'intensification ken e ra ø, hag e ra ø. Il est plausiblement suivi d'une ellipse non-tensée du verbe qu'il modifie.


(8) Ar bugel-ze a labour ken e ra _[ø]_
le enfant- R travaille autant R fait
'Cet enfant travaille énormément.' Trégorrois, Gros (1984:50)


(9) Harz, ma faotr, ha gra _[ø]_ !
Aboie, mon2 garçon et fais
'Aboie, mon garçon, allez vas-y.' Trégorrois, Gros (1984:64)


reprise anaphorique d'ellipses

Les cas de reprise anaphorique d'ellipses sont étranges, car il serait impossible de rétablir l'ellipse tout en gardant la forme en ober.


(1) Me 'zo kondaonet d'ar maro, ha c'hwi '(v)o graet ivez!
je est condamné à'le mort et vous sera fait aussi
'Je suis condamné à mort, et vous le serez également!' Favereau (1997:§374)


(2) Ma zeir c'hoar zo dimezet ha me n'on ket (bet) graet (morse).
mon2 trois sœur est marié et moi ne'suis pas (été) fait (jamais)
'Mes trois sœurs sont mariées, et moi je ne l'ai pas été (jamais).' Favereau (1997:§374)


Restrictions sur le verbe infinitif

Tous les verbes infinitifs ne peuvent pas se conjuguer avec l'auxiliaire ober.

En breton moderne, dans la plupart des dialectes, les verbes infinitifs peuvent s'auxilier avec le verbe ober, y compris lui-même (ober a ran X, /faire R fais X/ = 'Je fais X'),

sauf les verbes bezañ, 'être' (*Bez(añ) a ran X) pour 'je suis X'
et kaout/kavout, 'avoir' (*ka(v)out a ran X) pour 'je possède X'.


Cependant, le verbe 'avoir', basé sur le verbe 'être', peut se conjuguer avec l'auxiliaire ober (litt. /faire être Y à quelqu'un/ = 'quelqu'un avoir Y'), sous sa forme analytique en vannetais.


(3) hur bout a ramb nous avons
hé dout e ré elle avait
hag en devout e rehè m'anemisèd? est-ce que mes ennemis auraient...?
hou poud a ra vous avez (impersonnel)
Le Roux (1957) citant la Revue Celtique VIII:43, IX:265, XI:473.


Variation dialectale

A Groix, la conjugaison avec l'auxiliaire ober est plus restreinte qu'ailleurs.

 Ternes (1970:280)
 La troisième conjugaison a une valeur sémantique particulière: l'action est envisagée dans
 son développement ou sa durée (aspect duratif). L'emploi de cette conjugaison est 
 particulièrement commun pour désigner les phénomènes de la nature (y compris le temps qu'il 
 fait et le temps qui passe) et les sensations physiques.
 [...]
 Cet emploi de la troisième conjugaison ne coïncide pas avec l'usage dans d'autres dialectes 
 bretons dans lesquels c'est cette conjugaison-ci qui est neutre sémantiquement. 
 (P.ex. dialecte du Léon: gouzout a ran "je sais".) 
 Dans le breton groisillon, l'emploi de la troisième conjugaison est strictement limité à 
 l'expression de l'aspect duratif.

Horizons comparatifs

moyen breton

L'exemple ci-dessous date de 1398. Dès le moyen breton, l'infinitif apparaît en initiale de phrase et précède "presque toujours" l'auxiliaire (Le Roux 1957:410).


(4) ferwet, ferwet, ferwet donet a rant.
fermez, fermez, fermez venir R font.3PL
'Fermez, fermez, fermez, ils viennent.'
Vannetais 1398, noté dans Fleuriot (1997:26),(EC,t.11:146)


Le Roux (1957:48), note que les trois langues brittoniques présentent la conjugaison formée au moyen de l'infinitif et de l'auxiliaire 'faire', et propose d'en faire remonter l'origine au brittonique commun. La construction périphrastique avec l'auxiliaire 'faire' est productive en cornique et en moyen gallois (Le Roux 1957:408). Elle n'apparaît que dans des tournures restreintes en gallois moderne: au prétérit, au futur et à l'impératif (Le Roux 1957, citant Anwyll).

Le Roux (1957:48): "l'irlandais ignore cette construction, qui existe aussi, plus ou moins développée, dans d'autres langues, en particulier en français, en anglais et en allemand." Comme les langues celtiques gaéliques n'ont pas cette construction, Le Roux interroge une influence brittonique-latine pour la naissance de cette construction (cf. structure périphrastique en 'faire' en ancien français et latin).

A noter cependant que l'auxiliaire 'faire' se trouve régulièrement dans des langues tout à fait indépendamment de l'influence du latin (par exemple en russe, basque ou coréen).


ancien français

Le Roux (1957:48) fait remonter l'apparition de cette construction en français aux Formulaires et Capitulaires de Charlemagne. La construction viendrait d'un glissement en latin de:

domum aedificare facio, 'j'ai fait construire.[agentif] une maison'
à
domum aedificari facio, 'j'ai fait construire.[passif] une maison > j'ai fait qu'une maison soit construite > j'ai construit une maison.'


Fleuriot (1997:99-103) note aussi l'usage d'une structure à auxiliaire 'faire' en ancien français: "Dans certains cas, en ancien français, 'faire' suivi d'un infinitif n'a pas de sens factitif. "La périphrase équivaut alors à un verbe simple" (Ménard 1970:60§72). Il cite, entre autres: Or faites prendre cette épée pour 'Prenez donc cette épée'; ou Faites-moi écouter pour l'impératif moderne 'Écoutez'.


français moderne

Il existe en français une forme du verbe faire où il semble avoir la même transparence sémantique que le verbe ober, 'faire' en breton. C'est la forme (ne) faire que INF, avec une lecture de focus contrastif obligatoire sur le contenu lexical du verbe infinitif. Le sujet de faire et celui du verbe infinitif y sont obligatoirement coréférents.


(9) Elle (ne) fait que dormir de toute la journée!
Je lui fais pas le ménage, je (ne) fais que prendre ses commissions.
Vous (ne) faites que prendre la mouche, aussi!


La conjugaison analytique déteint évidemment aussi sur le franco-breton:

  • Causer il fait, mais travailler, il fait pas!, Lossec (2010:90)

autres langues

L'auxiliation avec un verbe sémantiquement léger de type ober, 'faire', existe dans de nombreuses langues du monde. Entre autres, le coréen (10) ou le basque (11).


(10) Chelswu–ka chayk-ul ilk-ci ani ha-ess-ta.
Chelsu.NOM livre.ACC lire-ci NEG faire.PASS.DECL
‘Chelsu n’a pas lu le livre.’ coréen, Hagstrom (1996)


(11) Ines etorri egin da.
Ines venir faire AUX
‘Ines est VENUE.’ basque, Haddican (2007:736)


Semi-auxiliaire causatif

Ober est aussi un verbe lexical utilisé aussi comme semi-auxiliaire causatif. Il est alors associé à la préposition da et peut sélectionner une petite proposition.


(10) [ DP Ar berradou dour [...] ] a rae d' [ SC an aer beza yen-sklas ]
le gouttes eau R faisait à le air être froid-INT
'Les gouttes d'eau [...] rendaient l'air glacial.' Léon, Kerrien (2000:8)


(11) Lomig a raio d' [ SC ar vugale dastum avaloù ].
Lomig R fera.3SG à le1 enfants récolter pommes
'Lomig fera ramasser des pommes aux enfants.'
Trégorrois, Stephens (1982:101)


La structure causative est un des rares cas où l'argument interne de ober est réalisé après lui dans un domaine tensé.

 Trépos (2001:§439):
 "Lorsque l'infinitif suit la forme de ober', celle-ci a son sens propre.
 
 Me a ray sevel eun ti, 'Je ferai construire une maison'
 Sevel a rin eun ti, 'Je construirai une maison'              "

Bibliographie

  • Corre, E. 2005. 'L’auxiliarité en anglais et en breton : Le cas de do et ober', Cercles, Occasional Papers Series 2, 27-52. PDF
  • Fleuriot, L. 1997. Notes lexicographiques et philologiques (langues celtiques), rééd. d'articles parus dans les Etudes Celtiques avec un index général établi par Gwennole Le Menn, Skol.
  • Haddican, B. 2007, ‘On egin : do-support and VP-focus in Central and Western Basque’, Natural Language and Linguistic Theory 25:735-764.
  • Hagstrom, P. 1996. ‘Do-support in Korean: Evidence for an interpretive morphology’, H.-D. Ahn et al. (eds.), Morphosyntax in generative grammar, Hankuk, Seoul, 169-180.
  • Hewitt, Steve, 1988a. 'Ur framm ewid diskriva syntax ar verb brezoneg / Un cadre pour la description de la syntaxe verbale du breton', [La Bretagne Linguistique]], 4:203-11.
  • Jouitteau, M. 2012. 'Verb doubling in Breton and Gungbe; obligatory exponence at the sentence level’, The Morphosyntax of Reiteration in Creole and Non-Creole Languages, Aboh, Enoch O., Norval Smith and Anne Zribi-Hertz (éds.) [CLL 43]
  • Jouitteau, M. 2011. 'Post-syntactic Excorporation in Realizational Morphology: Breton Analytic Tenses', Andrew Carnie (éd.), Formal Approaches to Celtic Linguistics, Cambridge Scholars Publishing, 115-142. pdf sur lingBuzz/001169.
  • Le Roux, P. 1957. Le Verbe breton (Morphologie, syntaxe), Rennes, Librairie Plihon / Paris, Librairie Champion.
  • Ménard, P. 1970. Syntaxe de l'ancien français (Manuel de l'ancien français t.3), publié sous la direction d'Yves Lefêvre, Bordeaux, Sobodi.
  • Stephens, J. 1982. Word order in Breton, Ph.D. thesis, School of Oriental and African Studies, University of London.
  • Wojcik, Richard, 1976. 'Verb fronting and auxiliary do in Breton', A. Ford, J. Reighard, and R. Singh (eds), Papers from the Sixth Meeting of the Northeastern Linguistic Society, Montreal Working Papers in Linguistics, vol.6., McGill University, Montreal.


horizons comparatifs

  • Filppula, Markku & Juhani Klemola. 2010. 'Celtic Influence on English: A Re-Evaluation', Robert A. Cloutier, Anne Marie Hamilton-Brehm & William A.Kretzschmar, Jr. (éds.), Studies in the History of the English Language, Variation and Change in English Grammar and Lexicon: Contemporary Approaches, 207-230.