Démographie, nuptialité et brassage dialectal en Basse-Bretagne : Différence entre versions

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La différence de natalité entre les communes du Finistère et des Côtes-du-Nord tient, selon Dumont, à un frein à la nuptialité lié au capital.  
 
La différence de natalité entre les communes du Finistère et des Côtes-du-Nord tient, selon Dumont, à un frein à la nuptialité lié au capital.  
  
Selon [[Dumont (1889)|Dumont (1889]], [[Dumont (1890)|1890]]), le Finistère est remarquable parce que "presque tous les mariables [y] sont mariés", ce qu'il contraste avec le département des Côtes-du-Nord dans les cantons plus aisés, sur la côte à Paimpol, à Perros-Guirrec, et à Dinan où la natalité chutait à la suite de la nuptialité, le nombre d'enfants par ménage restant similaire. La littérature du XIX° et du début du XX° confirme l'image d'une société au Nord de la Basse-Bretagne où l'accès au mariage n'est pas un droit individuel indépendant du tissu familial. Des célibats tardifs voire définitifs peuvent par exemple être provoqués par un aîné qui ne se marie pas pour cause d'études ([[Ar Floc'h (1937-1938)|Ar Floc'h 1937-1938]]).
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Selon [[Dumont (1889)|Dumont (1889]], [[Dumont (1890)|1890]]), le Finistère est remarquable parce que "presque tous les mariables [y] sont mariés", ce qu'il contraste avec le département des Côtes-du-Nord dans les cantons plus aisés, sur la côte à Paimpol, à Perros-Guirrec, et à Dinan où la natalité chutait à la suite de la nuptialité, le nombre d'enfants par ménage restant similaire. La littérature du XIX° et du début du XX° confirme l'image d'une société au Nord de la Basse-Bretagne où l'accès au mariage n'est pas un droit individuel indépendant du tissu familial. Des célibats tardifs voire définitifs peuvent par exemple être provoqués par un aîné qui ne se marie pas pour cause d'études ([[Ar Floc'h (1937-1938)|Ar Floc'h 1937-1938]]).  
  
Autour de Quimper comme à Fouesnant, le "domaine congéable" permettait aux ménages de louer une ferme sans en être propriétaires - la division du patrimoine n'entravait donc pas la nuptialité.
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Autour de Quimper comme à Fouesnant, le "domaine congéable" permettait aux ménages de louer une ferme sans en être propriétaires - la division du patrimoine n'entravait donc pas la nuptialité. En contexte d'explosion démographique, la possibilité de bâtir impacte aussi nécessairement la nuptialité.
  
 
[[Dumont (1889)|Dumont (1889]], [[Dumont (1890)|1890]]) dessine aussi un contraste entre les communes et celles du centre et de Cornouaille où les églises sont fréquentées sans y avoir un poids important, comparé à l'influence que l'église a sur les femmes au Nord. [[Dumont (1889)|Dumont (1889]]:277) considère que les hommes y sont peu croyants mais que par les femmes "pour qui le prêtre est un dieu, la religion a conservé une influence considérable sur les moeurs. Elle tend à leur faire regarder l'amour comme une embûche du démon, l'état de mariage comme très inférieur à celui de virginité".
 
[[Dumont (1889)|Dumont (1889]], [[Dumont (1890)|1890]]) dessine aussi un contraste entre les communes et celles du centre et de Cornouaille où les églises sont fréquentées sans y avoir un poids important, comparé à l'influence que l'église a sur les femmes au Nord. [[Dumont (1889)|Dumont (1889]]:277) considère que les hommes y sont peu croyants mais que par les femmes "pour qui le prêtre est un dieu, la religion a conservé une influence considérable sur les moeurs. Elle tend à leur faire regarder l'amour comme une embûche du démon, l'état de mariage comme très inférieur à celui de virginité".
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Selon l'hypothèse développée par Sutter et Tabah, l'augmentation des fratries a une influence directe sur l'endogamie car elle fait apparaître pour chaque individu nombre de cousins jusqu'au sixième degré. Or, le tabou d'inceste fait que dans ces mariages endogame, la distance de commune d'origine entre conjoints sera plus grande. Dans cette hypothèse, l'augmentation des fratries constatée fin XIX° en Centre Bretagne et en Basse Cornouaille met en ménage des conjoints dialectalement plus différents.
 
Selon l'hypothèse développée par Sutter et Tabah, l'augmentation des fratries a une influence directe sur l'endogamie car elle fait apparaître pour chaque individu nombre de cousins jusqu'au sixième degré. Or, le tabou d'inceste fait que dans ces mariages endogame, la distance de commune d'origine entre conjoints sera plus grande. Dans cette hypothèse, l'augmentation des fratries constatée fin XIX° en Centre Bretagne et en Basse Cornouaille met en ménage des conjoints dialectalement plus différents.
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L'étude des soldes migratoires sur les communes dessine des mouvements de population intérieurs. Ces mouvements peuvent, ou pas, être liés aux mariages.
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Les villes comme Paimpol, qui ont une natalité faible tout le long du XIX° croissent cependant en habitants. C'est principalement dû à une attraction sur les populations rurales proches.
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Cette émigration rurale est probablement accompagnée par un mouvement vers les côtes. [[Dumont (1889)|Dumont (1889]]:286) note par exemple que dans les communes pauvres mais maritimes du département des Côtes-du-Nord, comme Kerity, Plouezec, Trélevern ou Trévou-Tréguignec, les recensements du début du XIX° révèlent un solde migratoire positif. Il l'attribue à "l'attrait que la vie maritime exerce sur les populations pauvres de l'intérieur". Les communes agricoles de Yvias, Plounez ou Plourivo ont en effet exporté leur surplus démographique de 1800 à 1831.
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A Ploubazlanec, en situation semi-isolée de presqu'île, de 1831 à 1851, l'excédent de la natalité sur la mortalité est chaque année de 8,6 pour 1 000 habitants, mais l'augmentation de population a été de 293 habitants seulement. La moitié environ de l'excédent de la natalité a émigré au dehors, et l'émigration a dépassé de 276 le nombre inconnu des immigrants (
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[[Dumont (1889)|Dumont (1889]]:291).
  
  

Version du 19 avril 2019 à 20:30

A l'échelle d'une société, le choix du conjoint et les facteurs qui influencent ce choix ont un impact sur la variation dialectale d'une langue, car ils présentent les (au moins) deux variétés dialectales disponibles pour l'acquisition du langage par la prochaine génération. L'impact linguistique est frappant dans le cas des pratiques de tutoiement et vouvoiement en breton.

Dans cet article, je rassemble les sources concernant la nuptialité en Basse-Bretagne au tournant de la révolution démographique, du XIX° au XX°, afin d'appréhender son impact sur la diversité dialectale dans les foyers, et par là de la variation dialectale. Précisément, il s'agit de comprendre la diversité dialectale au sein des couples.


L'endogamie comme système de brassage géographique

La révolution démographique au tournant de l'ère industrielle implique, partout en Europe, le passage de systèmes où l'endogamie est fortement présente à des systèmes massivement exogames. La Bretagne ne fait pas exception, mais sont passage à l'exogamie est plus tardif. L'endogamie y a été assez forte, avec des records européens.


l'éclairage des généticiens des années 50

De façon détournée, les études de génétique des populations des années cinquante, qui s'appuyaient sur les documents d'archives des mariages et les consanguinités déclarées aux évêchés, peuvent nous renseigner à la marge sur les brassages inter-dialectaux induits par le mode de formation des familles.

Sutter & Tabah (1955) ont comparé les origines de conjoints des deux départements du Finistère et du Loir-et-Cher du XIX° et du début du XX° selon que les unions ont nécessité une dérogation religieuse pour des raisons de consanguinité (du premier degré aux cousins au sixième degré). Ils considèrent que la persistance de l'endogamie est caractéristique des départements bretons. Ils comptent, pour 1911, 4,5% d'unions consanguines en Finistère. Chaque guerre provoque à sa suite une petite poussée endogame, et les unions consanguines dépassent les 6% juste après la première guerre mondiale. Dans l'entre-deux guerres, elles se stabilisent autour de 2 ou 3 %, puis descendent à 2,9% en 1942 et enfin à 0,6% en 1949.

Dans le cadre d'une recherche linguistique, ce qui nous intéresse est la corrélation géographique des pratiques nuptiales. Géographiquement donc, ces unions consanguines induisent un principe d'anti-localité. Sutter & Tabah (1955) ont en effet montré que l'endogamie est corrélée avec une aire de choix des conjoints plus grande de quelques kilomètres que dans les unions non-consanguines. Plusieurs dimensions sociologiques peuvent expliquer ces faits. Le tabou incestueux rend plus acceptable le choix d'un conjoint d'extraction familiale si celui-ci provient culturellement d'une zone différenciée. Ce type de choix est rendu possible par un mode de sociabilisation rural en famille élargie, entre "cousins à la mode de Bretagne", où les familles voyagaient assez loin de chez elles pour des noces familiales, fournissant ainsi de rares occasions de sociabilisation non-religieuses pour les jeunes gens. Dumont (1890:425) note à Fouesnant fin XIX° que les noces sont "l'occasion de repas prolongés pendant plusieurs jours. On y chante encore un peu et l'on danse au son du biniou".

Sutter & Tabah (1955) notent que l'endogamie a diminué fortement dans la première partie du XX°, mais cet évènement coïncide avec une extension de l'aire géographique de choix des conjoints encore plus forte, due à l'industrialisation, l'émigration, l'augmentation des moyens de transports, etc. Sutter (1958:245) note en Finistère une chute significative du pourcentage de mariés domiciliés dans la même commune entre 1911-1912 (46,2%) et 1951-1953 (29%), ainsi qu'une chute des mariages endogames. Si les brittophones se comportaient maritalement comme l'ensemble de la population finistérienne, cette période a été une période de brassage des dialectes bretons à l'intérieur des familles.


augmentation du taux de natalité

Alors qu'en france au XIX° la natalité baisse après la révolution démographique, en Bretagne, la natalité augmente.

Pour le XIX°, Dumont (1890) constate dans le canton de Fouesnant un taux de nuptialité qu'il considère "parmi les plus considérables que l'on puisse observer en France", accompagné d'une augmentation de la natalité "notablement élevée pendant la décade 1873-1883, où elle se maintient, pour toutes les communes, entre 41,1 et 46,4 [naissances pour 1000 habitants]".

Dumont (1889) considère qu'en 1888, le département des Côtes-du-Nord détient un des taux de natalité les plus élevés de France. Mais le département n'est pas uniforme. Plus les communes sont pauvres, comme Belle-Île-en-Terre, et plus elles ont une natalité forte. Callac "généralement considéré comme étant [le canton] le plus pauvre de tous", a une natalité record. Ceci dessine une explosion démographique différenciée, d'autant que la mortalité est "plus faible dans le canton de Callac que dans celui de Perros et même que dans une partie de celui de Paimpol".


nuptialité, capital et religion

La différence de natalité entre les communes du Finistère et des Côtes-du-Nord tient, selon Dumont, à un frein à la nuptialité lié au capital.

Selon Dumont (1889, 1890), le Finistère est remarquable parce que "presque tous les mariables [y] sont mariés", ce qu'il contraste avec le département des Côtes-du-Nord dans les cantons plus aisés, sur la côte à Paimpol, à Perros-Guirrec, et à Dinan où la natalité chutait à la suite de la nuptialité, le nombre d'enfants par ménage restant similaire. La littérature du XIX° et du début du XX° confirme l'image d'une société au Nord de la Basse-Bretagne où l'accès au mariage n'est pas un droit individuel indépendant du tissu familial. Des célibats tardifs voire définitifs peuvent par exemple être provoqués par un aîné qui ne se marie pas pour cause d'études (Ar Floc'h 1937-1938).

Autour de Quimper comme à Fouesnant, le "domaine congéable" permettait aux ménages de louer une ferme sans en être propriétaires - la division du patrimoine n'entravait donc pas la nuptialité. En contexte d'explosion démographique, la possibilité de bâtir impacte aussi nécessairement la nuptialité.

Dumont (1889, 1890) dessine aussi un contraste entre les communes et celles du centre et de Cornouaille où les églises sont fréquentées sans y avoir un poids important, comparé à l'influence que l'église a sur les femmes au Nord. Dumont (1889:277) considère que les hommes y sont peu croyants mais que par les femmes "pour qui le prêtre est un dieu, la religion a conservé une influence considérable sur les moeurs. Elle tend à leur faire regarder l'amour comme une embûche du démon, l'état de mariage comme très inférieur à celui de virginité".


explosion démographique différenciée

L'explosion démographique différenciée peut déséquilibrer les prospections de conjoints.

Selon l'hypothèse développée par Sutter et Tabah, l'augmentation des fratries a une influence directe sur l'endogamie car elle fait apparaître pour chaque individu nombre de cousins jusqu'au sixième degré. Or, le tabou d'inceste fait que dans ces mariages endogame, la distance de commune d'origine entre conjoints sera plus grande. Dans cette hypothèse, l'augmentation des fratries constatée fin XIX° en Centre Bretagne et en Basse Cornouaille met en ménage des conjoints dialectalement plus différents.


immigration intérieure?

L'étude des soldes migratoires sur les communes dessine des mouvements de population intérieurs. Ces mouvements peuvent, ou pas, être liés aux mariages.

Les villes comme Paimpol, qui ont une natalité faible tout le long du XIX° croissent cependant en habitants. C'est principalement dû à une attraction sur les populations rurales proches.

Cette émigration rurale est probablement accompagnée par un mouvement vers les côtes. Dumont (1889:286) note par exemple que dans les communes pauvres mais maritimes du département des Côtes-du-Nord, comme Kerity, Plouezec, Trélevern ou Trévou-Tréguignec, les recensements du début du XIX° révèlent un solde migratoire positif. Il l'attribue à "l'attrait que la vie maritime exerce sur les populations pauvres de l'intérieur". Les communes agricoles de Yvias, Plounez ou Plourivo ont en effet exporté leur surplus démographique de 1800 à 1831.

A Ploubazlanec, en situation semi-isolée de presqu'île, de 1831 à 1851, l'excédent de la natalité sur la mortalité est chaque année de 8,6 pour 1 000 habitants, mais l'augmentation de population a été de 293 habitants seulement. La moitié environ de l'excédent de la natalité a émigré au dehors, et l'émigration a dépassé de 276 le nombre inconnu des immigrants ( Dumont (1889:291).


Diachronie

Dumont (1890) rapporte qu'avant la Révolution, les cérémonies de mariages comportaient des simulacres d'enlèvement.


Bibliographie

  • Bourdelais, Patrice. 1981. 'Le poids démographique des femmes seules en France (deuxième moitié du XIXe siècle)', Démographie historique et condition féminine, Annales de Démographie Historique, 215-227, texte.
  • Crépin, Marie-Yvonne. 2015. 'L'homicide du conjoint en Bretagne aux XVIIIe et XIXe siècles: permanence d'un crime familial', Annales de démographie historique 2 (130).
  • Dumont Arsène. 1889. 'Essai sur la natalité dans le canton de Paimpol (Côtes-du-Nord)', Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, III° Série. Tome 12, 273-315 texte.
  • Dumont, Arsène. 1890. 'Etude sur la natalité dans le canton de Fouesnant', Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 415-446. texte.
  • Le Fur-Le Douget, Annick. 2012. Famille, communauté villageoise et violence : la société rurale finistérienne face à la justice (1815-1914).
  • Le Fur-Le Douget, Annick. 2014. Violence au village : la société rurale finistérienne face à la justice, 1815-1914, Presses Universitaires de Rennes.
  • Gautier (Abbé Elie). 1950. L'émigration bretonne étudiée à travers l'évolution démographique, économique et sociale des Côtes-du-Nord au cours des XIXe et Xxe siècles : la dispersion géographique des Bretons émigrés, leur situation sociale, morale et religieuse, thèse non-publiée, Collège de France, Paris, 65–7.
  • Moch, Leslie. 2003. 'Networks among Bretons? The evidence for Paris, 1875-1925', Continuity and Change 18(3), 431–455.
  • Sutter, Jean. 1958. 'Évolution de la distance séparant le domicile des futurs époux (Loir-et-Cher 1870-1954; Finistère 1911-1953)', Population 13(2), Institut National d'Etudes Démographiques, 227-258.
  • Sutter, Jean. 1968. 'Fréquence de l'endogamie et ses facteurs au XIXe siècle', Population 23(2), 303-324.
  • Sutter J. & L. Tabah. 1955. 'L'évolution des isolats de deux départements français: Loir-et-Cher, Finistère', Population 10, 645-674.
  • Van de Walle, Etienne. 1974. 'The female population of France in the nineteenth century', Princeton, 179–81.