Noms collectifs

De Arbres
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Les noms collectifs sont une classe de noms qui partagent certaines des propriétés des noms comptables et certaines des propriétés des noms massiques.

Syntaxiquement, ils se comportent comme des pluriels. Morphologiquement, ils n'ont pas de suffixe pluriel visible, mais peuvent prendre un singulatif, souvent un suffixe -enn. Sémantiquement, ils réfèrent à des entités collectives composées d'entités comptables.


(1) Er poull-ze e tlee bezañ chevr.
dans.le mare- R4 doit être crevettes
'Dans cette mare-là il doit y avoir des crevettes.' Trégorrois, Gros (1984:321)


Sont donnés comme noms collectifs en breton, le plus souvent sans test afférent:

 : gwenan, 'abeilles', carte 291, brujun, 'miettes', carte 100, buzug, 'vers de terre', carte 47 de l'ALBB
 : had lana, 'graines d'ajonc', kaoc'h-kezeg, 'crottin de cheval', keneud, 'bois sec', kistin, 'chataîgnes', kraou-kervez, 'noisettes', logod, 'souris', merien, 'fourmis', moc'h, 'cochons', mouar, 'mûres', pilhoù/truilhoù, 'chiffons', trinchin, 'oseille', et tud, 'gens' (Trépos 1982:122)
 : blev, 'des cheveux', reun, 'de crins', gwez, 'des arbres', bili, 'des galets' (Trépos 1982:220) 
 : gwez, stered, logod, mouar, sivi, moc'h, dilhad, foen... (Kervella 1947:§336)
 : bili, gwer, kelien, merien, nez, stered...... (Acquaviva 2008:257)
 : laou, nez, bili, ed, arc'hant, mais, gwinizh... (Favereau 1997:§77)
 : plant, stered, fubu, M. Lincoln (05/2015)
 : chatal, 'bétail'

Morphologie

suffixes

Les noms collectifs ne portent pas en breton de morphologie plurielle (Kervella 1947:§336, Anderson 1986). Ils ont cependant parfois une morphologie dédiée, comme les suffixes -ien, -ion, -en, -ez et certains noms en -ent. Ces suffixes peuvent être d'anciennes marques de pluriel qui ne sont pas productives en synchronie.

En (2), chalotez 'échalottes' porte le suffixe -ez qui a tendance à apparaître sur les noms d'[[[emprunt]]. Le nom pour 'poireaux' n'a pas de morphologie suffixale.


(2) Hiniennou a werze ivez pakadou chalotez pe bour
N.SG.PL R1 vendait aussi paquets échalottes ou1 poireaux
'Certains vendaient aussi des bottes d'échalottes ou de poireaux...' Léon (Plouzane), Briant-Cadiou (1998:13)


Favereau (1997:§79) cite, comme noms collectifs prenant d'anciens pluriels comme racine bili, 'galets', kelien, 'mouches', logod, 'souris', stered, 'étoiles'.

nombre pluriel

Les noms collectifs sont syntaxiquement pluriels, ce qui les distingue entre autres des massiques.


(1) He dilhad ne oant tamm ebet henvel ouz ar re a weler gant itronezed vras an douar-man.
son habits ne étaient morceau aucun pareil à le ceux R voit.IMP avec dames1 grande le terre-ci
'Ses habits n'étaient pas du tout semblables à ceux qu'on voit aux grandes dames sur cette terre.'
Perrot (1912:54)


(2) An arhant a zo berr o lost.
le argent R1 est court leur2 queue
'L'argent a la queue courte (on ne peut donc pas le retenir par la queue, il file vite).' Trégorrois, Gros (1984:527)


(3) Setu aze balan glaz hag a zev ar re-ze, klev, a zo briz sec'h.
voici ici genêt vert que1 brûle le ceux-ci écoute R est moitié-sec
'celui-là, sais-tu, est à moitié sec.'
Trégorrois, Gros (1970b: 'briz')


variation

Favereau (1997:§78) signale une variation dans le cas des noms de plantes.


(3) An ed n'int/eo ket azw.
le mais ne1'est/sont pas mur
'Les céréales ne sont pas mûres.' Favereau (1997:§78)
(4) Ar mais n'int/eo ket uhel awalc'h.
le maïs ne1'est/sont pas haut assez
'Le maïs n'est pas assez haut.' Favereau (1997:§78)


Un nom comme blev 'chevelure, cheveux' peut être traité tantôt comme collectif tantôt comme massique (Jouitteau & Rezac 2015a). La variation peut aussi être dialectale.


(5) E zouar n-iņt ked mad. Trégorrois, Hewitt (2001)
son1 terre ne1-sont pas bien
'Ses terres ne sont pas bonnes.'

genre masculin

Les noms collectifs sont masculins (Le Bayon 1878:16, Irslinger 2014:95). La suffixation en -enn, qui obtient un singulier, est exocentrique: elle leur transmet le genre féminin.


(1) [ [ nom collectif ]masc. -enn ]fém.


Le genre n'est ensuite pas altéré par une dérivation plurielle.


(2) [ [ [ nom collectif ]masc. -enn ]fém. -où ]fém.

dérivation

singulatifs sur collectifs

-enn

Trépos (1982:220) pose que les noms collectifs peuvent être suffixés avec le singulatif -enn. Il donne:

blev, 'des cheveux', > blevenn, '(un) cheveu'
reun, 'de crins', > reunenn, '(un) crins'
gwez, 'des arbres', > gwezenn, '(un) arbre'
bili, 'des galets' > bilienn, '(un) galet'


La base peut parfois en être modifiée (par exemple kelion > kelianenn ou kelien > keliedenn, Favereau 1997:§79 citant l'ALBB).


-ad

Les noms collectifs peuvent aussi être suffixés avec le morphème -ad. On obtient alors comme dénotation le contenu sémantiquement pluriel d'un ensemble singulier.


(1) un doezen 'un épi' en toezad 'les épis d'un champ'
ur hoahien 'une veine' er goahiad 'les veines d'un corps'
ur vurbuen 'une pustule' er burbuad 'les pustules d'un membre'
Vannetais, Le Bayon (1878:12)


nom classificateur

Une autre stratégie singulative consiste à associer à un nom collectif les noms penn 'tête', loen 'animal' ou pezh 'morceau' (Kervella 1947:§343, Trépos 1982:236).

Cette stratégie est préférée pour les grands animaux. Kervella (1947:§343) donne pe(m)mo'h,'cochon', tête-deñved, 'mouton', loen-kezeg, 'cheval', mais aussi pezh dilhad, 'habit'.

pluriel sur collectif

Puisque les noms collectifs sont syntaxiquement pluriels, leur dérivation avec un morphème pluriel comme -ed, ou -où obtient un double pluriel. Ces doubles pluriels peuvent être formés directement sur la racine du nom collectif, ou médiés par un singulatif intervenant.


dérivation directe en -ed

A l'Hôpital-Camfrout, Le Gall (1958) rapporte la forme de nom collectif moulklez, 'des moules'. Le verbe dénotant l'activité de recherche de moules est obtenue morphologiquement par l'ajout du morphème verbal -a, directement sur la racine du nom collectif (moulkleza) ou sur cette racine augmentée d'un pluriel additionnel en -ed (moulklezeta). Il ne semble pas y avoir de différence sémantique.

dérivation directe en -où

Le Bayon (1878:16) donne des exemples de doubles pluriels peuvent être formés directement sur la racine du nom collectif.

  • avalen, 'une pomme', aval / avaleu, 'des pommes'
  • stiren, 'une étoile', stir / stired, 'des étoiles'


La différence sémantique entre le nom collectif et sa version augmentée d'un pluriel en -où n'est pas évidente à formaliser.

 Trépos (1982:264):
 "Il est très difficile d'analyser le sens des doubles pluriels, car cette analyse reste obligatoirement subjective. Lorsqu'ils sont formés sur des collectifs, il semble que l'on veuille insister sur le fait que la collection est composée d'unités: si nous imaginons le collectif comme une enveloppe entourant un nombre indéterminé d'individus, on peut dire que l'addition d'un suffixe pluriel rend cette enveloppe légèrement transparente, et permet de discerner les individus qu'elle contient. C'est la nuance que je sens personnellement, et que les bretonnants interrogés sentent entre ster et stered, 'des étoiles', tud et tudou, 'des gens', buzug et buzuged, 'des vers', altous et altoused, 'des mites', breyen, brujun et breyanou, brujunou, brujunachou, 'des miettes', etc." "


La possibilité de cette dérivation est fixée lexicalement (brujunoù, 'miettes' mais pas * logodoù 'des souris').


dérivation en -ennoù

Les doubles pluriels peuvent aussi être formés avec un singulatif -enn intercalé (steredennoù, 'des étoiles', standard).

Les deux stratégies, en -où et en -ennoù, ne sont pas le fait d'une variation dialectale: une marque de pluriel peut apparaître, pour le même locuteur, parfois directement sur le nom collectif, ou parfois sur le singulatif -enn.


(2) kibrien 'un chevron' kibriad 'les chevrons d'un toit' kibrieu 'des chevrons'
kerlen 'un cercle' kerlad 'les cercles d'un fût' kerleu 'des cercles'
gourien 'une racine' gouriad 'les racines d'un arbre' gourienneu 'des racines'
Vannetais, Le Bayon (1878:17)


Un commentaire récurrent ressort de la littérature: le double pluriel en -ennoù semble référer à un ensemble comptable plus petit ("Le sens de -ennoù peut être de 'quelques'", Favereau 1997:§83, citant Humphreys 1995). Gourmelon (2014:23) cite koumoulennoù, 'quelques nuages', steredennoù, 'quelques étoiles', pluennoù erc'h, 'des plumes de neige', greunennoù ur chapeled, 'les graines d'un chapelet', skantennoù war ar c'hroc'hen, 'des squames sur la peau'.


Kervella (1947:§338) considère même que la finale en |ennoù peut dénoter une entité singulière (ur goumoulenn bennak, 'quelque nuage').


(3) un nebeut koumoul = koumoulennoù = ur goumoulenn bennak
un peu nuages nuages.SG.PL un nuage quelque/quelconque Standard, Kervella (1947:§338)
'des nuages, un peu de nuages, quelque nuage.'


Le même auteur, Kervella (1947:§341), signale des finales en -ennoù qui réfèrent à des entités singulières.


(4) geriennoù faziennoù hiniennoù
mot.SG.PL faute.SG.PL N.SG.PL
'quelque mot/un mot quelconque' 'quelque faute/une faute quelconque' 'quelqu'un' Standard, Kervella (1947:§341)

dans les mots composés

Dans les mots composés bretons, c'est la tête du composé qui porte les traits de nombre de l'ensemble nominal. Le second terme peut cependant apparaître avec un pluriel ou un nom collectif. Le français, même hors mots composés, résiste au nommage de l'espèce (lait de jument/ *?cheval/* chevaux).


(4) Al lêz-kezeg a zo kalz gwelloh evit al lêz-saout.
le lait-chevaux R1 est beaucoup mieux que le lait-vaches
'Le lait de jument est bien meilleur que le lait de vache.'
Trégorrois, Gros (1989:'gwelloh')


Dans les langues germaniques, il existe pour les mots composés une asymmétrie entre pluriels réguliers et irréguliers (teeth /* claws-marks, 'marques de dents, marques de griffes'; mice / * horses-eater, 'mangeur de souris, mangeur de chevaux').


invariables

Certains noms comme stered-enn, 'étoile' ou enez-enn, 'île', ont clairement un comportement double. L'ajout possible de -enn montre un collectif pluriel, mais l'usage après un cardinal sans le singulatif révèle un nom singulier. Le nom enez peut donc, pour un même locuteur, sembler invariable puisqu'il peut être pluriel ou singulier.


(2) an div enez.
le deux île
'les deux îles.' Léon (Plougerneau), Elégoët (1982:14)


invariables dans les emprunts

Favereau (1997:§77) signale, "au moins au Centre (Pélem, voire Poher)" des invariables dans les emprunts récents comme articho, banan, dalia.

Propriétés syntaxiques

accord verbal pluriel

Les noms collectifs sont sémantiquement et syntaxiquement pluriels et déclenchent en conséquence l’accord verbal pluriel (Stump 1989:264). Un nom collectif, comme tout nom pluriel, déclenche l'accord pluriel lorsqu'il est devant la négation.


(5) He dilhad ne oant tamm ebet henvel ouz ar re a weler gant itronezed vras an douar-man.
son2 habits ne étaient morceau aucun pareil à le ceux R voit.IMP avec dames1 grande le terre-ci
'Ses habits n'étaient pas du tout semblables à ceux qu'on voit aux grandes dames sur cette terre.'
Perrot (1912:54)


(6) an arhant-se n'int ket deoh; bez ez int? Daoust m'emaint ganeoh.
le argent- ne sont pas à.vous être R sont malgré que sont avec.vous
'Cet argent ne vous appartient pas, n'est-ce pas? Bien que vous l'ayez (sur vous).'
Cornouaillais (bigouden), Bijer (2003:17).

reprise anaphorique plurielle

Un nom collectif est communément repris par une anaphore plurielle (1).


(1) Dastumit an dreog ha grit hordennoù anezho da zeviñ.
collectez le ivraie et faites fagots P.eux à1 brûler
'Ramassez l'ivraie et faites-en des fagots à brûler.'
KAV. (1909:77), cité dans Le Gléau (1973:48)


(2) Honnez, hag e ve leiz an daol a aour, na fiñvo ket anezho.
celle.ci et R4 est plein le 1table de1 or ne bougera pas P.eux
'Celle-là, y-eût-il plein la table d'or, n'y touchera pas.' Trégorrois, Gros (1970b:§'leiz')


(3) Aze a zo geot a-walh, med ar re-ze a zo geot pud.
ici R y.a herbe assez mais le ceux-ci R est herbe âcre
'Là, il y a assez d'herbe, mais celle-là est une herbe âcre.'
Trégorrois, Gros (1970b:§pud')


Dans une construction du faux sujet, un nom collectif co-réfère avec un pronom pluriel (2).


(3) Ar chatal, dalc'het e pad an deiz er c'hreier, a vez laosket en o frankiz.
le bétail gardé pendant le jour dans.le 5crèches R est laissé en leur2 liberté
'Les bestiaux, tout le jour retenus dans la crèche, vont errer librement.' Le Bozec (1933:82)


(4) Setu aman ar moc'h bihan , a glaskan gwerza o mamm.
voici ici le cochon petit R1 cherche vendre leur2 mère
'Voici les petits cochons dont je cherche à vendre la mère.' Le Bozec (1933:134)

les quantifieurs prototypiques des pluriels

Les noms collectifs, comme les pluriels de noms comptables, peuvent être précédés du quantifieur kalz, 'beaucoup' (Kervella 1947:§246, §495), ou du quantifieur prénominal e-leizh (a), 'beaucoup (de)' ou nebeut, 'peu'.


(1) Kalz a zel n'en devoa ket skubet.
beaucoup de1 feuillage ne'3SGM avait pas balayé
'Il n'avait pas balayé beaucoup de feuilles.' Vannetais, Ar Meliner (2009:35)


(2) un nebeut koumoul
un peu nuages Standard, Kervella (1947:§338)
'des nuages, un peu de nuages.'


illicite avec le quantifieur négatif ebet

Kervella (1947:§487,II) note que l'usage d'un nom massique ou collectif avec le quantifieur négatif 'ebet' est agrammatical sans l'usage de tamm, 'morceau' ou banne, 'verre'.

n'eus *(tamm) frouezh ebet
'Il n'y a aucun fruit.'


déterminant singulier

Un déterminant singulier indéfini peut précéder un nom collectif, malgré le fait que celui-ci est syntaxiquement pluriel. Cette propriété est aussi exemplifiée avec les noms comprenant une marque de duel.


(1) Eun daoulagad glaz, eur bleo bloundin, en eur ger tra pep tra evit plijout d'eun aotrou a renk uhel !
un 2.œil bleu/vert un chevelure blond en un mot chose chaque chose pour plaire à'un monsieur de rang haut
'Des yeux clairs, une chevelure blonde, en un mot tout pour plaire à un gentilhomme.'
Léon (Bodilis), Ar Floc'h (1922:347)

Variation

Un nom peut exister indépendamment sous une forme massique et collective. Kervella (1947:§336) signale ainsi les deux lectures sur kistin, à la fois la lecture de nom collectif 'chataîgnes' et celle, massique, de 'bois de chataîgnier'.

Le nom koad, 'bois', est communément un nom massique dénotant la matière bois. Koad dénote aussi des morceaux de bois, et est alors un nom collectif (ou du moins déclenche une reprise pronominale plurielle).


(1) ar c'hoad bihan hag ar re vras.
le5 bois petit et le ceux1 grand
'les petits morceaux de bois et les grands.' Breton central, Plourin (1982:552)


(2) Ar c'hoad-se ne zeu tamm gor ebet diouto.
le5 bois-ci ne1 vient morceau chauffage aucun de.eux
'Ces morceaux de bois ne font pas de bois de chauffage.' Standard, Menard & Kadored (2001:'koad')


Le nom koad peut aussi dénoter, comme gwez, un ensemble d'arbres plantés en terre.


(3) ul lec'h bordet a goad tilh.
le lieu bordé de1 bois tilleul
'un lieu bordé de tilleuls.' Standard, Menard & Kadored (2001:'koad')

Sémantique

indéfinitude

Les noms collectifs bretons sont précédés d'un article défini an, al, ar avec un sens prototypique des indéfinis: ar gwez 'des arbres'.


classes sémantiques de noms collectifs

Trépos (1982:219) parle pour les collectifs de "masse confuse, dans laquelle il est difficile de discerner les unités". Il cite les cheveux, les crins, les fourmis, les galets, et même les arbres, ce qui montre qu'il ne s'agit pas à proprement parler de propriétés sémantiques fondamentales des objets en question, qui sont tous aisément isolables en unités si on s'approche d'assez près, voire composés d'unité séparées dépassant chacune l'échelle humaine dans le cas de ar gwez 'des arbres'.

Selon Irslinger (2014:95), les noms collectifs dénotent des entités d'items similaires qui "apparaissent normalement en groupes", comme des plantes, des grains, des insectes et petits animaux.


arguments contre un classement uniquement sémantique

Si un portrait sémantique des collectifs à la Trépos (1982:219) est intuitivement simple et fondé, sa formalisation rencontre des problèmes importants. Comment déterminer si l'entité 'arbre' se rencontre dans l'expérience des brittophones comme faisant partie d'une masse indistincte de plusieurs d'entre eux, et non appréhendé de façon singulière? Le breton des villes, endroits où les arbres sont très certainement appréhendés comme entités singulières distinctes, ne devrait-il pas alors très rapidement évoluer vers un système de perte de ce nom collectif en contraste avec le breton des campagnes boisées?

Le Bayon (1878:16) note que les noms d'espèces font leur singulier en -enn. Il remarque que d'autres classes sémantiques de noms fonctionnent de façon similaire, comme asklaedenn 'éclat de bois', asklaed 'éclats de bois'. Il s'agit ici d'un nom pluriel réanalysé syntaxiquement en collectif par l'ajout du singulatif -enn, mais le problème de Le Bayon est important: l'hypothèse d'un classement uniquement sémantique impliquerait que l'expérience que les humains brittophones ont des éclats de bois, elle aussi, a changé, passant d'une appréhension de cette entité éclat par éclat à une appréhension globale.

Par parité d'argument, cette hypothèse impliquerait aussi que les humains monolingues francophones, qui ont 'chevelure', 'cheveu' et 'cheveux', aient plus de problème que les brittophones à concevoir le rapport d'inclusion de 'cheveu' à 'chevelure', ce qui semble peu probable ou pour le moins ardu à démontrer.

propriétés sémantiques des collectifs

Selon Irslinger (2014:95), les noms collectifs incluent aussi des noms dénotant des substances "conçues comme massiques". On retrouve effectivement des propriétés formelles de massiques dans les noms collectifs bretons, comme le cumulativité et la distributivité.


  • un nom collectif, comme un nom massique, réfère de façon cumulative:
prenons le terme frouezh, 'fruit', il peut référer à la somme de ses référents:
frouezh+frouezh=frouezh
prenons le terme frouezh, 'fruit', il peut référer à une sous-partie de ses référents:
frouezh divisé par 3 = frouezh


Cependant, ils montrent des propriétés de distributivité qui les différencient des massiques (Jouitteau & Rezac à paraître).


(1) Lakait etre pep plant un troatad ha hanter, evit ma kemerint gwelloc'h en aer hag en amzer.
mettez entre chaque plante un pied et demi pour que prendront mieux le air et le temps
'Mettez un pied et demi entre chaque plante pour qu'elles prennent mieux l'air et le temps.'
Vannetais 1849, (LLB.:42)


Horizons comparatifs

Acquaviva (2008:257, ang), pointe que c'est dans les langues comme le breton où il existe une opposition collectif–singulatif que le terme 'collectif' réfère à des formes de noms qui sont syntaxiquement et morphologiquement pluriels.

Nurmio (2017:67) considère que les collectifs ont en gallois un statut différent des pluriels car le gallois autorise un singulatif sur collectif, mais pas sur un pluriel régulier comme on le voit en breton avec brin-i-enn 'corneille, corbeau' (N-PL-SING). Les collectifs peuvent aussi être en gallois les premiers éléments de noms composés (coed-fryn /forêt-colline/ 'coteau boisé'), ce qui n'est pas le cas des pluriels ('pierrier' se forme sur un singulier carreg-fryn /pierre-colline/, et non pas sur un pluriel, ce qui donnerait l'agrammatical * cerrig-fryn).

Diachronie

Certains noms collectifs bretons viennent d'anciens pluriels (Irslinger 2014:95), comme le suffixe -ien, -ion.


A ne pas confondre

  • Les noms collectifs ne doivent pas être confondus avec les noms massiques. Ces derniers ne déclenchent pas l'accord pluriel en breton, et changent de lecture avec un singulatif.
  • Les noms collectifs ne sont pas les noms de collection. Les noms de collection sont les noms en -eg, comme drezeg, 'roncier', qui, en l'absence de morphologie dédiée du pluriel, sont singuliers (drez, 'ronces' est un collectif et drezenn est son singulatif).
  • En breton, le terme pour 'nom collectif', anv-stroll, le désigne de façon transparente comme un nom de groupe. Cette terminologie est trompeuse car les réels noms de groupes comme bandenn(ad), 'bande (de)' ou familh, 'famille' sont syntaxiquement singuliers. En français ou en anglais aussi, les noms parfois appelés collectifs sont en fait de tels noms de groupes (une foule, un comité, une horde, un groupe, un tas, un million, une infinité, la clientèle, le personnel…) qui sont syntaxiquement singuliers. Il est rare, mais récurrent à travers les langues, que les noms de groupes singuliers puissent déclencher un accord pluriel, lorsque leurs individus pluriels sont exprimés:
Une horde de chevaux ont envahi la place.
Un groupe de manifestants en colère ont envahi la place.
Une majorité du jury {??ont/a} souhaité l'acquittement.

On observe alors une gradation dans cette optionalité selon, par exemple, la définitude du groupe nominal.

La horde de chevaux * ont/a envahi la place.
Le groupe de manifestants en colère * ont/a envahi la place.
La majorité du jury {* ont/a} souhaité l'acquittement.

Aucun effet de ce type n'est observable sur les noms collectifs du breton, qui déclenchent uniformément l'accord pluriel.

Les noms de groupes, contrairement aux noms collectifs, ne réfèrent pas non plus de manière cumulative ou distributive.


> cumulativité:
prenons le terme familh, 'famille', il ne peut pas référer à la somme de ses référents:
familh+familh+familhfamilh ( > familhoù)
> distributivité:
prenons le terme strollad rock'n roll, 'groupe de rock'n roll', il ne peut pas référer à une sous-partie de ses référents:
strollad rock'n roll divisé par 3 ≠ strollad rock'n roll

Terminologie

Dans les grammaires descriptives, un nom dit "collectif" peut être associé à différentes entités très différentes. Ce flou terminologique découle d'un flou descriptif.

En breton, le nom 'collectif', anv-stroll, est désigné de façon transparente comme un nom de groupe. Kervella (1947:§304) oppose strollder à hollder (qui caractérise les noms massiques).

Press (1986:246) traduit (ar) strollder par l'anglais collective (noun).

Bibliographie

  • Anderson, S. R. 1986. ‘Disjunctive Ordering in Disjunctive Morphology’, Natural Language and Linguistic Theory 4 :1-31.
  • Irslinger, Britta. 2009. 'Singulativ und Kollektiv in den britannischen Sprachen', Uwe Hinrichs, Norbert Reiter et Siegfried Tornow (éds.), Eurolinguistik. Entwicklung und Perspektiven, 233–53. (Eurolinguisitische Arbeiten 5) Wiesbaden: Harrassowitz.
  • Jouitteau, Mélanie & Milan Rezac. (accepté). ‘Fourteen tests for Breton collectives, an inquiry on number an numerotisity’, Mélanges en l'honneur de Xarles Videgain. Lapurdum. ISSN 1273-3830.
  • Jouitteau, Mélanie & Milan Rezac. (sous presse). ‘Tester les noms collectifs en Breton, enquête sur le nombre et la numérosité’, Jean-René Le Quéau (ed.), Mélanges en l'honneur de Francis Favereau, Skol Vreizh.
  • Kersulec, P-Y. 2011. 'Les noms en –erezh à référence collective : esquisse de classement', Nelly Blanchard, Ronan Calvez, Yves Le Berre, Daniel Le Bris, Jean Le Dû, Mannaig Thomas (dir.), La Bretagne Linguistique 15, CRBC.
  • Kervella, F. 1995 [1947]. Yezhadur bras ar brezhoneg, 1947 edition Skridoù Breizh, La Baule ; 1995 edition Al Liamm.
  • Levin, Magnus. 2001. 'Agreement with Collective Nouns in English', Lund Studies in English 103. Stockholm: Almqvist & Wiksell.
  • Stump, G. T. 1989a. 'A note on Breton pluralization and the Elsewhere Condition', Natural Language and Linguistic Theory, 7:261-273.


horizons comparatifs

  • Dedio, Stefan, 2015. Agreement of Middle Welsh ‘collectives’, Marburg: Philipps-Universit€at Marburg MA diss.
  • Nurmio, Silva. 2017. 'Collective Nouns in Welsh: A Noun Category or a Plural Allomorph?', Transactions of the Philological Society, Volume 115:1, 58–78, texte.
  • Nurmio, Silva. 2015. Studies in grammatical number in Old and Middle Welsh, Cambridge: University of Cambridge, PhD Dissertation.

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