Minimiseur

De Arbres
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Les minimiseurs sont des éléments qui ont en commun d'emprunter sémantiquement à l'unité de mesure la plus petite d'une échelle de grandeur donnée ('pas un chat, un mot, âme qui vive...').

En (1), il s'agit de la miette, unité la plus petite possible de nourriture. Son usage en (1) est à mettre en relation avec le français classique 'mie'.


(1) N'em-eus ket debret eun elvenn abaoe deh.
ne'R4.1SG-a pas mangé une miette depuis hier
'Je n'ai pas mangé une miette depuis hier.' Trégorrois, Gros (1970b:§'elvenn')


Inventaire

 les noms den, 'personne'; gour, 'homme'; kristen, 'chrétien', hini, 'celui'; tra, 'chose'; banne, berad, 'contenu d'un verre', 
 takenn, 'goutte'; tamm, 'morceau'; kammed, 'pas'; seurt, 'sorte', ket ...
 le préfixe dam-
 l'adjectif antéposé au nom dister, 'insignifiant, négligeable' ou le préfixe dister- de même sens.


L'adverbe négatif morse est la grammaticalisation d'un minimiseur, par un emprunt au gallo morcé 'morceau' (Ernault 1892b:353).

Selon Willis (2013:254), l'étymologie de ket par le moyen breton quet, serait à chercher dans un minimiseur pour 'habits' dont on trouve une trace dans un composé vieux breton guelcet 'habit de fête' (< guel 'fête' + cet 'habit').


Sémantique

item de polarité négative emphatique

En contexte négatif, un minimiseur contient un même implicite (Schmerling 1971), qui obtient un effet maximisant (> 'pas (même) la plus petite unité' > 'pas du tout'). Cet effet sémantique déborde les contextes de la négation propositionnelle, et ressemble plutôt aux contextes plus larges autorisant les items de polarité négative.

En (1), le nom nu den, 'humain, personne' a le sens de 'la moindre personne, pas même une seule personne'.


(1) Hennez n'eo ket goest da zic'hrasio deñ.
celui.ci ne'est pas capable de1 désobliger personne
'Il ne ferait pas de mal à une mouche.'
Haute-cornouaille intérieure, Martin (1929:179)


En (2), un préfixe minimiseur porte la lecture implicite même dans une conditionnelle.


(2) Ma he-devoa klevet eun damhér bennag…
si 3SGF-avait entendu un pfx.mot quelconque
'Si elle avait entendu un demi-mot (la moindre parole).' Trégorrois, Gros (1984:372)


En (2), un minimiseur porte la lecture implicite même sous la portée d'une négation.


(2) Mat, Per, n'o doa ket frigaset un unan zoken.
bien, Per ne'3PL avait pas écrasé un un même
'Bien, Per, ils n'en avaient pas écrasé la moindre (pas même une motte). ' Léon, Abeozen (1986:59)


(3) Ne deu ket eun unan d'am goulenn !
ne1 vient pas un un pour'me demander
'Pas la moindre personne ne me demande (je n'ai pas le moindre prétendant).' Léon (Bodilis), Ar Floc'h (1922:347)

modification du minimiseur

Minimiser le minimiseur revient à créer un effet d'insistance sur la négation (an disteran..., 'la moindre...').

Syntaxe

portée

Le nom nu peut se trouver juste au dessus de la négation.


(1) Bilzig gir ne rannas.
Bilzig mot ne dit
'Bilzig ne pipa mot.' Bas-Trégor, Al Lay (1925:33)


noms nus et négation

Les minimiseurs peuvent apparaître avec ebet, 'aucun'.


(1) N'eus kristen ebet o vale.
ne'y.a chrétien aucun à4 marcher
'Il n'y a pas âme qui vive.' Gourmelon (2014:104)


Certains minimiseurs, en usage de nom nu, sans ebet, grammaticalisent en seconde partie de la négation (kammed, littéralement 'pas'). On peut aussi citer avec Favereau (1997:284):


(1) Ne welan banne (/ne1 vois verre/, 'Je ne vois rien/goutte.'),

(2) Ne glevan takenn (/ne1 entends goutte/, 'Je n'entends absolument rien.')

(3) hep kousket tamm (/sans dormir morceau/, 'en passant une nuit blanche')


(4) Amañ n'eus ger a damm.
ici ne1'y.a mot de1 morceau
'Ici il n'est pas question de manger.' Trégorrois, Gros (1989:'gér')


(5) Te n'ez ket kammed d'an aot?
toi ne1'vas pas jamais à1'le grève
'Tu ne vas jamais à la grève?' Trégorrois, Gros (1970b:§'kammed')


(6) ...ha kammed den ne glevas komz anezhe.
... et jamais homme ne1 entendit parler P.eux
'Et jamais nul n'entendit parler d'eux.' Trégorrois (Kaouenneg), ar Barzhig (1976:34)


Les minimiseurs qui ne peuvent pas servir de seconde partie de négation sont aussi ceux qui résistent à l'usage de nom nu (un elvenn, 'une miette', un ivinad, 'quantité enlevable avec l'ongle').


(5) Ne lakaan ket eun ivinad amann gand ma boued.
ne1 mets pas un onglée beurre avec mon2 nourriture
'Je n'ajoute pas une miette de beurre à mes aliments.' Trégorrois, Gros (1989:'kap')


C'est aussi le cas en français (Rooryck 2008).


(6) Jean n’a pas bu une goutte vs. * Jean n’a bu une goutte
* Jean n’a pas rien bu vs. Jean n’a rien bu Rooryck (2008)
'Jean est abstinent.'

Horizons comparatifs

En français, certains minimiseurs sont des items de polarité négative: le moindre X, ou les VPs fermer l'oeil, lever le petit doigt ou faire du mal à une mouche, avec des indéfinis ou des définis faibles. Certains autres ont grammaticalisé en seconde partie de négation: pas, mie, goutte, point.


En anglais, on peut citer les équivalents sleep a wink, lift a finger, ou hurt a fly. La distribution des minimiseurs en anglais mimique celle des items de polarité négative. Chierchia (2013:58) donne des exemples où ils sont autorisés par la négation, l'antécédent d'une conditionnelle ou un prédicat adversatif (refuse, mais pas accept). Chierchia (2013:59) note aussi que certains des minimiseurs semblent plus restreints dans leur distribution, sans que la raison en soit apparente.

L'anglais n'a pas de négation bipartite, et la négation not dérive du mot négatif nothing, 'rien'.

Terminologie

Le terme anglais de minimizer, ou minimiseur en français, remonte à Bolinger (1972).

En breton, minimiser se traduit par disteraat, ce qui donne pour minimiseur disteraenn, nf.

Bibliographie

  • Bolinger, Dwight. 1972. Degree words. The Hague: Mouton.
  • Chierchia, Gennaro. 2013. Logic in Grammar: Polarity, Free Choice, and Intervention, Oxford Studies in Semantics and Pragmatics, Oxford University Press.
  • Rooryck, J. 2008. On the scalar nature of syntactic negation in French. (ms.)
  • Schmerling, Susan. 1971. 'A note on negative polarity', Papers in linguistics 4, 200-206.
  • Willis, David. 2013. 'Negation in the history of the Brythonic Celtic languages', David Willis, Christopher Lucas & Anne Breitbarth (éds.), The History of Negation in the Languages of Europe and the Mediterranean, 239-298.