Les prépositions doublées

De Arbres
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A l'initiale des propositions infinitives, le breton présente parfois des suites de prépositions dont l'apport sémantique n'est pas évident: en (1) ci-dessous, la première préposition evit marque le but, mais les deux prépositions da semblent nécessaires uniquement comme outils fonctionnels, précisément comme prépositions assignatrices de cas.


(1) Méd hastom buan bremañ evid deom da veza a-raog an noz e Konkerne.
mais pressons vite maintenant pour de.nous de1 être avant le nuit à Concarneau
'Mais pressons-nous maintenant pour être à Concarneau avant la nuit.'
Léonard, Seite (1998:136)


En (2), la première préposition da est motivée par une construction particulière (daoust da), et semble apparaître ensuite comme 'en écho', sans qu'un sens particulier puisse y être attaché.


(2) Daoust dezhañ da vezañ krommet un tammmig gant ar boan-gein...
malgré de.lui de1 être courbé un morceau.petit avec le1 douleur-1dos
'bien qu'il soit un peu courbé par le mal de dos...'.
Trégorrois (Kaouenneg)/Standard, ar Barzhig (1976:51)


Doublage de la préposition

Il existe des paradigmes en breton où il est ardu de motiver l'insertion de la préposition da devant une infinitive. Ci-dessous, le premier da introduit l'expérienceur, mais l'insertion du second devant l'infinitive est mystérieuse.


(3) abalamour dezañ da zond en-dro
à.cause de.lui de1 venir de-retour
'pour pouvoir retourner' (litt. 'à cause de retourner') Cornouaillais (Bigouden), Trépos (2001:§346)


D'autant plus que des structures similaires semblent n'avoir pas d'insertion de da.


(4) Ouzhpenn dezo _ beza hep arhant

'outre qu'ils sont sans argent', Cornouaillais, Trépos (2001:§346)

(5) a-raog din _ mond kuit.

'avant que je parte', Cornouaillais, Trépos (2001:§346)


da ... da...

Dans la subordonnée de but en (6) donnée par Tallerman (1997), deux prépositions apparaissent à la suite, sans que leur rôle sémantique soit évident. La phrase serait cependant agrammaticale si ces prépositions n'étaient pas insérées.


(6) Reit din ur bluenn vat da Yann da skrivañ aesoc'h a se.
donnez P-moi un plume1 bonne P Yann P écrire aisément.plus P ça.
'Donnez-moi un bon stylo, que Yann puisse écrire plus facilement.'


Cette tournure, qui n'a pas de parallèle en français, est productive en breton (7) et rappelle l'anglais for Yann to write.


(7) Ret e vo deoc'h kas ho mab d'ar skol, dezhañ da zeskiñ lenn ha skrivañ.
obligé R sera à.vous envoyer votre fils à le école P.lui P1 apprendre lire et écrire
'Vous allez devoir envoyer votre fils à l'école pour qu'il apprenne à lire et à écrire.' Standard, Kerrain (2010:79)


(8) Ma vefe brao an amzer deom [SC da gerc'had an traou ].
si était beau le temps à.nous P1 chercher le choses
'S'il faisait beau pour que nous allions chercher les affaires!'
Trégorrois, Gros (1970:152)


Cette structure existe en complément du nom.


(9) Ar re-ze n'int ket eur botou da [SC eun den da vale ].
le ceux-ci ne sont pas un sabots P1 un homme P1 marcher
'Ceux-là ne sont pas des sabots avec lesquels un homme peut marcher.'
Trégorrois, Gros (1970:150)


evit X da, evit da X

Trépos (1980:261) par ailleurs cite un cas de double occurrence de la préposition da dans les subordonnées de but en breton cornouaillais, où le sujet de l'infinitive cliticise indifféremment sur la préposition qui sélectionne l'infinitive ou sur la préposition sémantiquement vide da qui est sandwichée entre les deux (cf. les prépositions fléchies).


(1) Deuit tostoc'h eta evit din ho klevet gwelloc'h.
venez près.plus donc pour P-1SG vous entendre mieux
'Venez donc plus près que je puisse vous entendre mieux.'
Cornouaillais (Bigouden), Trépos (1980:261)


(2) Deuit tostoc'h eta evid-on d' ho klevet gwelloc'h.
venez près.plus donc pour-1SG P vous entendre mieux
'Venez donc plus près que je puisse vous entendre mieux.'
Cornouaillais (Bigouden), Trépos (1980:261)


Une même alternance est signalée en standard par Kervella (1995:§278), qui signale que cette tournure peut également avoir un sens compositionnel ('pour qu'il soit vieux', 'pour qu'il apprécie).


(3) Evitañ da gavout mat / Evit dezhañ kavout mat
pour.lui de1 trouver bon pour de.lui trouver bon
'bien qu'il apprécie.' Standard, Kervella (1995:§278)


(4) Evit Yann da vezañ kozh / Evit da Yann bezañ kozh
pour Yann de1 être vieux pour de Yann être vieux
'bien que Yann soit vieux.' Standard, Kervella (1995:§278)


Selon le trégorrois Leclerc (1986:210), la possibilité d'utiliser la structure en evit da avec un sujet non-pronominal est un trait dialectal du Léon. On le trouve cependant plus au Sud, dans Kervella, mais aussi dans Trépos.


(5) Evit d'e dad sevel eun ti nevez

'pour que son père bâtisse une maison neuve'
ou 'bien que son père construise une maison neuve', Cornouaillais, Trépos (2001:§346)


daoust da X da

 Leclerc (1986:209): 
 Daoust peut se construire avec l'infinitif à condition d'en être séparé 
 par da et par le sujet du verbe:
 
 Daoust d'ean/d'am mab da vean klanv, e oa seder.' 
 'Quoi qu'il/mon fils fut malade, il était gai.'
 


Il semble que la structure en daoust qui signifie 'malgré' puisse exister sans le morphème /daoust/ avec le même sens.


(6) Hennez a zo c'hwezet, _ dezañ [SC da veza paour ].
celui.ci R est fier _ P.3SGM P1 être pauvre
'Celui-là est fier, bien qu'il soit pauvre.'
Trégorrois, Gros (1970:157)


Enjeux théoriques

Stump (1989), Stephens (1990), Borsley & Roberts (1996), et Jouitteau (2005/2010:chap4) considèrent que la préposition da est assignatrice de cas pour les sujets des propositions infinitives.

Dans l’exemple de Tallerman (1997), deux prépositions da apparaissent en périphérie gauche du domaine non tensé. L’insertion de la préposition da la plus haute est sans controverse motivée par la vérification casuelle du sujet de l’infinitive. Reste à comprendre pourquoi non pas une mais deux prépositions apparaissent.


(1) Reit din ur bluenn vat da Yann da skrivañ aesoc'h a se.
donnez à-moi un plume1 bonne P Yann P écrire aisément.plus P ça.
'Donnez-moi un bon stylo, que Yann puisse écrire plus facilement.'


Une préposition en trop?

Si l'insertion de la préposition la plus haute est simple à motiver car le sujet a besoin d'un cas, la motivation pour l'insertion de la préposition da la plus basse est pour le moins mystérieuse. Hendrick (1988) et Tallerman (1997) considèrent ce problème épineux de double occurrence de préposition.

Hendrick (1988) et Tallerman (1997) notent justement que la seconde préposition da ci-dessus n’assigne pas de cas au sujet de l’infinitive, et concluent que da n’est pas toujours assignatrice de cas. Ils stipulent donc qu’il y a deux sortes de prépositions homophones, ou bien qu’elles sont dans des positions structurales différentes.


Les infinitives ont-elles besoin d'un cas?

Jouitteau (2005/2010:chap 4) propose, pour des raisons indépendantes, que les structures verbales bretonnes ont des propriétés nominales telles qu’elles demandent, comme les syntagmes nominaux, à recevoir un cas.

Cette hypothèse fait la prédiction que la préposition da doit être insérée en dernier ressort lorsque les structures verbales infinitives ne reçoivent ni le cas sujet ni les cas objet d’un verbe tensé. L'hypothèse évite les complications dues aux alternances d’une préposition da assignatrice de cas pour le sujet d’une infinitive et d’une autre préposition da qui, elle n’assignerait pas de cas. Dans les exemples à redoublement, da Yann da skrivañ, les prépositions seraient intrinsèquement identiques, toutes deux assignatrices de cas. La seconde préposition da est alors insérée afin de donner un cas à la structure verbale infinitive.

Cette hypothèse permet aussi de rendre compte de paradigmes complexes comme l’alternance signalée par Trépos (1980 :261) en breton cornouaillais dans l'exemple répété ci-dessous.

Dans cette structure, le sujet de l’infinitive est pronominal et la première préposition est evit, 'pour'. Le sujet de l’infinitive étant pronominal, il s’incorpore dans la tête fonctionnelle qui le précède, ici une préposition, et forme une préposition ‘fléchie’. On voit que le sujet pronominal peut être incorporé indifféremment dans la première ou dans la seconde préposition. Quel que soit la préposition dans laquelle le sujet s'incorpore, l'autre préposition est disponible pour distribuer un cas à la structure verbale infinitive (notée ici vP).


(2) Deuit tostoc'h eta evid d-in ho klevet gwelloc'h
venez près.plus donc pour P-1SG [vP ... vous entendre mieux ]
'Venez donc plus près que je puisse vous entendre mieux.'
Cornouaillais (Bigouden), Trépos (1980:261)


(3) Deuit tostoc'h eta evid-on d' ho klevet gwelloc'h
venez près.plus donc pour-1SG P [vP ... vous entendre mieux ]
'Venez donc plus près que je puisse vous entendre mieux.'
Cornouaillais (Bigouden), Trépos (1980:261)


Cependant, cette hypothèse est fragilisée par tous les exemples où la préposition peut être optionnelle.


Horizons comparatifs

Les paradigmes d'insertion de da rappellent évidemment les marqueurs d'infinitives dans différentes langues: l'anglais to, l'allemand zu, l'espagnol a, etc. qui doivent ou peuvent précéder leurs infinitives respectives.


infinitives et leur sujet en compétition casuelle ?

La préposition a de l'espagnol semble parfois aussi mettre en compétition le sujet d'une infinitive et l'infinitive elle-même pour la réception d'un Cas direct.

Rivas (1977: 163-4, 175-6), cité dans Rezac (2005:fn10), observe que les infinitives en espagnol sont précédées par a, préposition et marqueur de Cas, quand l'autre objet du verbe est direct, mais pas quand celui-ci est au datif.


(4) Maria obligo [accusatif a José ] [objet PP a tocar la flauta ].
Maria obligea P José à jouer la flute
'Maria a obligé José à jouer de la flûte.' Espagnol, Rivas (1977:176)


(5) Maria le permitio [accusatif _ tocar la flauta ] [objet datif a José ].
Maria cl permit jouer la flute P José
'Maria a permis à José de jouer de la flûte.' Espagnol, Rivas (1977:176)


Bibliographie

  • Borsley, R. & Roberts, Ian (eds), 1996. The Syntax of the Celtic Languages: A Comparative Perspective, Cambridge University Press.
  • Jouitteau, M. 2005b. ‘Nominal Properties of vPs in Breton, A hypothesis for the typology of VSO languages’, Verb First: On the Syntax of Verb Initial Languages, Carnie, Andrew, Heidi Harley and Sheila Ann Dooley (eds.), xiv, 434 pp. (pp. 265–280) Amsterdam/Philadelphia: John Benjamins Publishing Company.
  • Rezac, Milan. 2005. 'Syntax of clitic climbing in Czech', Clitic and Affix Combinations: Theoretical perspectives, Lorie Heggie & Francisco Ordonez (eds.), John Benjamins, 103–140.
  • Rivas, A. 1977. A Theory of Clitics. Ph.D. dissertation, MIT.
  • Tallerman, M. 1997. ‘Infinitival clauses in Breton.’, Canadian Journal of Linguistics, Special issue: Topics in Celtic Syntax, 205-233.
  • Trépos, P. 2001 [1968, 1980, 1996], Grammaire bretonne, 1968 edition Simon, Rennes.- 1980 edition Ouest France, Rennes; 1996, 2001 edition Brud Nevez, Brest.
  • Stephens, J. 1990. ‘Non-finite Clauses in Breton’, Celtic Linguistics: Readings in the Brythonic Languages, Ball, Fife, Poppe, Rowland, Celtic Linguistics: Readings in the Brythonic Languages Festschrift for T. Arwyn Watkins, Current Issues in Linguistic Theory 68, Benjamins, 151-166.
  • Stump, G. T. 1989. 'Further remarks on Breton agreement: A reply to Borsley and Stephens', Natural Language and Linguistic Theory, 7:429-71.