Le rannig

De Arbres
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Dans tous les dialectes du breton, apparaît devant le verbe fléchi une particule préverbale, de type a ou e. Ces particules sont appelées, dans la terminologie brittonique, rannig-verb, c.a.d., littéralement, 'petit-bout de verbe'.


(1) Me a gred alato e planto patatez er bloavezh-mañ Simone egist he amezog.
moi R1 crois pourtant R4 plantera patates dans.le année-ci Simone comme son voisin
'Je crois cependant que Simone plantera des patates cette année comme son voisin.'
Lesneven/Kerlouan, A. M. (04/2016b)


Morphologie

Le rannig-verb apparaît au maximum sous deux formes en distribution mutuellement exclusive. En standard, ces formes sont a et e, qui provoquent des mutations consonantiques différentes sur le verbe qui les suit.


mutations

Le rannig provoque une mutation consonantique sur l'initiale du verbe qui le suit. Cet effet n'est visible qu'avec les verbes qui commencent par des consonnes susceptibles de muter. Un verbe qui commence par une voyelle ne mutera par exemple jamais, mais on peut considérer que le rannig est, lui, toujours déclencheur d'une mutation consonantique, qu'elle puisse se réaliser ou pas.

En guise d'exception, Evenou (1987:582) note quelques verbes qui, après le rannig, ne mutent pas dans le breton de Lanvenegen:

[ta], dont, 'venir'
[gal], gallout, 'pouvoir'
[dèl], dleout, 'devoir'
[tal], talvezout, 'valoir'

Le verbe talvezout échappe au système de mutation dans plusieurs dialectes.


accentuation et prononciation

Les rannigs sont monosyllabiques et inaccentués (Stephens 1982:30). Ils ne sont souvent pas prononcés eux-mêmes. Evenou (1987:565) note qu'ils sont prononcés entre deux consonnes:


(y) [ mə xajn ə ra druK ]
Ma c'hein a ra droug
mon dos R fait mal
'Mon dos me fait mal.' Haut-cornouaillais (Lanvenegen), Evenou (1987:564)


Le rannig e est prononcé en en vannetais lorsqu'il est suivi d'un proclitique objet (Le Gléau 1973:25)

Syntaxe

La description syntaxique ci-dessous décrit les constantes entre les dialectes. Les paramètres de variation sont décrits dans la partie suivante.


a1 vs. e4

La forme du rannig, a ou e, est globalement dépendante du syntagme qui le précède, avec le rannig a associé aux éléments nominaux, infinitifs inclus, et le rannig e associé à tout le reste. Cependant, cette généralisation n'est pas complète.

Les subordonnées complétives sont des ordres V1 introduits par ez4, indépendamment de l'élément réalisé qui les précède directement, comme en (1) l'infinitif bezañ (King 1982:91).


(1) E c'hallfe bezañ e kar Yann ar plac'h. King (1982:91)
R4 pourrait être R4 aime Yann le fille
'Il se pourrait que Yann aime la fille.'


Quand l'objet d'une complétive lui est antéposé, c'est le rannig a1 qui est déclenché (King 1982:89). Un CP antéposé déclenche donc a1.


(2) Yann a gar ar plac'h[,] a gredan. King (1982:89)
Yann R1 aime le fille R1 crois
'Yann aime la fille, je crois.'


Les phrases sans rannig

modes

Les modes de l'impératif, de l'optatif et de l'infinitif n'utilisent jamais de rannig devant aucun verbe.


complémenteurs

Certains complémenteurs ne sont pas suivis d'un rannig (Merser 1963:§380).

  • Le complémenteur ma ou mard 'si, que' (cf. mar kavan, 'si je (le) trouve'). Cependant, quelques dialectes montrent ma avec un rannig: on peut trouver le groupe mag a V en breton de Douarnenez (Denez 1977), et on trouve plusieurs exemples de mi en bas-vannetais que Nicolas (2005:24, 26, 32) analyse comme ma + e.
  • le complémenteur ne de la négation n'est généralement pas suivi du rannig. Sa voyelle finale n'est pas confondable avec le rannig e car ne provoque une lénition alors que le rannig e provoque une mutation mixte. Dans certains dialectes, la forme ne alterne avec la forme na. L'alternance de voyelles rappelle celle des rannigs, et na comme le rannig a provoque une lénition, mais la forme ne ne provoque toujours pas de mutation mixte propre au rannig e.

Le complémenteur ne pourrait se trouver avec un rannig exceptionnellement avec le verbe bezañ, dans N'ez eus ket... 'Il n'y a pas...'.

Les complémenteurs qui sélectionnent des verbes fléchis sans rannig obtiennent des ordres CVSO. Lorsque ces complémenteurs, dans un dialecte particulier, tolèrent exceptionnellement les ordres V2 en enchâssée, le rannig réapparaît devant le verbe fléchi.

bezañ, le verbe (parfois) sans rannig

Un seul verbe de la langue pourrait faire exception en apparaissant fléchi sans être précédé d'un rannig: c'est le verbe 'être'. Sous sa forme emañ, aucun rannig, ni a1 ni e4 ne peut jamais le précéder. Le E à l'initiale du verbe résiste à l'analyse en tant que rannig e4 incorporé; par exemple il n'existe pas de forme a en alternance à ce E, même lorsqu'un syntagme nominal lui est antéposé.

Avec la copule eo, la présence du rannig peut être mise en question (Le Bayon 1878:26§IV). Tout d'abord, il n'y a pas devant eo d'alternance de rannig. En standard, malgré l'existence de ez eo, il n'existe pas de forme * a eo, et en vannetais eo est uniformément associé à la lénition (Le Bayon 1878:26§IV, Guillevic & Le Goff 1986:160, Cheveau 2007:210). Dans tous les dialectes, cette non-alternance persiste après un prédicat nominal (Piv eo?, 'Qui c'est?').


clitique objet

La présence d'un pronom proclitique objet sur le verbe fléchi, dont le proclitique objet réfléchi en em, obtient souvent l'effacement du rannig, mais il s'agit d'un effacement d'ordre phonologique. Dans la structure syntaxique, le rannig est présent mais n'est pas prononcé.

site d'apparition du rannig

En Haute-Cornouaille et en Léon, le rannig et en em peuvent se suivre. Le rannig ne peut être séparé du verbe que par des clitiques, comme par exemple le pronom réfléchi.


(1) Nemet unan bennak a en em gave da gaout en ur chipal.
seulement 1 quelconque R se trouvait P1 avoir en chipant
'Mais quelques-uns arrivaient à en avoir en chipant.' Léon, Mellouet & Pennec (2004:77)


(2) an dud memestra a en em blije en Eusa.
le 1gens tout.de.même R1 se1 plaisait dans Ouessant
'On se plaisait à Ouessant.' Ouessant, Gouedig (1982)


(3) Euruzamant eh en em gave er gêr. Plouzane, Briant-Cadiou (1998:31)
heureusement R+C se1 trouvait dans.le foyer
'Heureusement il se trouvait chez lui.'


(4) ... rak eñ e-unan a 'n em gargas eus ar gefridi... Léon (Bodilis), Ar Floc'h (1985:17)
car lui son1-un R 'se1 chargea de le 1tâche
'...car il se chargea lui-même de la tâche...'


(5) Hi an hini a'n em denn kuit. Standard, Drezen (1990:46)
elle le celui R se1 tire parti
 'C'est elle qui part.'


Un verbe fléchi doit être précédé d'un rannig et d'un seul. L'exemple en (5) montre l'unique type de contre-exemple potentiel: la particule en qui est restreinte à certaines variétés de vannetais. Pour une discussion des analyses possibles de cette forme en en, se reporter à l'article dédié.


(5) gant aon mah ouiahe Annaig en en deus ouelet.
avec peur que saurait Anna.DIM ptc R3SGM a pleuré
'de peur que la petite Anna ne sache qu'il a pleuré.' Vannetais, Ar Meliner (2009:40)

Variation dialectale

Il existe une variation dialectale considérable dans la distribution des rannigs a et e. Pour chaque variété, il faut vérifier que deux rannigs sont bien présents et différentiables de façon consistante, au moins par les mutations qu'ils provoquent sur certains verbes. Alors seulement se pose la question de ce qui mène au choix de l'un ou l'autre rannig.

Dans certains dialectes, la distinction entre les deux particules a été perdue. Il est plausible, quand on pense aux chansons ou aux écrits où les rannigs sont toujours marqués/prononcés, que les locuteurs soient bilingues avec une autre variété de breton qui, elle, a préservé une distinction. Leur interprétation de ce système plus ancien peut diverger de ce système lui-même.


paramètres de variation

On peut lister les propriétés qui changent de dialecte en dialecte et ainsi identifier des zones de variation. Dans chaque dialecte/variété, on peut se demander:

  • Y-a-il deux rannigs distincts ou seulement un seul?
  • Les rannigs réalisés induisent-ils des mutations consonantiques semblables ou différentes sur le verbe consécutif?
  • La distribution des différentes formes du verbe 'être', bezañ est associée à des rannigs différents. Les formes zo sont toujours attachées au rannig a1, alors que les formes eus, eo sont toujours associées au rannig e4 (dans le cas de emañ, il n'est pas sûr qu'il y ait un rannig dans le composé du tout).

Comme le rannig, inaccentué, peut ne pas être prononcé, l'étude de la distribution des formes du verbe 'être', bezañ, est importante car elle les révèle même s'ils ne sont pas eux-mêmes prononcés.


Léon

Le fonctionnement grammatical des rannigs dans le dialecte du Léon constitue le terrain empirique de l'étude de J.Y Urien (1989). Les rannigs y sont fortement distingués l'un de l'autre, avec un effacement morphologique uniquement dans les environnements syntaxiques où un autre complémenteur est présent, comme ma ou la négation, ou bien encore dans le cas de l'auxiliaire kaout 'avoir'.

Le mot responsable de la sélection du rannig peut ne pas lui être adjacent. Ici, c'est le sujet antéposé qui déclenche le rannig a1 malgré l'intervention du syntagme prépositionnel dre Voujez.


(1) [DP Kement ki klanv a zeuio er vro ] [PP dre Voujez ] a dremeno.
chaque chien malade R1 viendra en.le 1pays par Boujez R1 passera
'Tous les chiens enragés qui arriveront dans la contrée passeront par Boujez.'
Léonard, Kerrien (2000:4)


Le rannig a1 est aussi sélectionné malgré un adverbe intervenant chez ce même auteur avec une construction du faux sujet.


(2) [DP An traou-ze ] [AdvP diwezatoc'h ] a vo un dudi sonjal enno.
le choses- tard.plus R1 sera un plaisir penser à.eux
'Tout cela plus tard, ce sera un bonheur d'y repenser.'
Léonard, Kerrien (2000:82)


Selon Fave (1998:51), le rannig a1 est toujours utilisé dans la construction du faux sujet en Léon, sauf pour les deux premières personnes des verbes beza, 'être', et mont, 'aller'.

La phrase de Miossec en (3) est une exception à cette généralisation de Fave, car une construction du faux sujet y déclenche un rannig e.


(3) Amzer eur zerr-lagad hag ar pod eh en em gave mezuz eun tamm anezañ e reor en noaz...
temps un serre-d’œil et le gars R4 se1 trouvait honteux un peu P.lui son cul P nu
'En un clin d'œil, le gars se trouvait honteux, le cul nu.' Léon?, J.C. Miossec (2009:68)


antécédent prédicat

Lorsque l'antécédent du rannig est un groupe nominal prédicat, le rannig n'est pas a comme après les autres groupes nominaux sujets et objets, mais e.


(1) [ Un druez ] e vefe _ d'ur gumun evel homañ ...
un pitié R serait à'un1 commune comme celle-ci
'Ce serait une pitié pour une commune comme celle-ci....' Léonard/standard, Drezen (1947:18)


(2) Ya, [ tud difeiz ] e teu re alies ar vartoloded da vezañ _.
oui gens sans.foi R vient trop souvent le marins de1 être
'Oui, les marins perdent trop souvent la foi.' Léon, Abeozen (1969:126)


Seite (1998) en offre aussi de beaux exemples (voir aussi p.41, 91).


(3) [ eun ano koz ] e tle beza hennez _ ?
un nom vieux R4 doit être celui.ci
'Ça peut être un nom ancien?' Léon (Cléder), Seite (1998:211)


(4) [ eul leh kreñv ] e tle beza bet _ evito sur a-walh.
un place fort R4 doit être été pour.eux sur assez
'Ça a sûrement été pour eux une place forte.' Léonard (Cléder), Seite (1998:49)


antécédent A-barre, le e léonard

En léonard, tout nominal, sujet, faux sujet ou objet déclenche le rannig a1, mais toute extraction A' du sujet ou de l'objet, comme un élément interrogatif préverbal, la tête d'une relative ou un élément préverbal à lecture de focus, déclenche le rannig e4 (Rezac 2008:26).

On le voit en (1) avec un objet focalisé en matrice, en (2) à Plougerneau avec un sujet tête de relative, en (3) à Lesneven/Kerlouan pour l'objet d'une relative.


(1) [ anezi e velan ]
Anezhi e welan.
P.elle R4 vois
'Je la vois (c'est elle que je vois).' Saint-Pol-de-Léon, Avezard-Roger (2004a:419)


(2) Koumpren mat a ran an traoù e / */? a lavarez.
comprendre bien R fais le choses R4 /* R1 dis
'Je comprends bien ce que tu dis.' Léon (Plougerneau), M-L. B. (01/2016)


(3) A-wechoù, ar pezh a gaser ganeomp hon unan (* a /)e kaver barzh ar magajinoù.
parfois ce.que R1 envoie avec.nous notre un * R1/R4 trouve dans le magasins
'Des fois, ce qu'on apporte avec soi-même, on le trouve dans les magasins.'
Lesneven/Kerlouan, A. M. (05/2016)


(4) Matriona ne gomze ket eus ar pezh e oa tremenet.
Matriona ne1 parlait pas de ce que R était passé
'Matriona ne parlait pas de ce qui s'était passé.' Léon/Standard, Ar Barzhig (1976:44)


On trouve aussi en corpus écrit en Léon des antépositions focales du sujet ou de l'objet qui déclenchent le rannig e.


(5) Gwashoc’hik e c’hoarvezas _ , e-pad ar studiadenn a nav eur.
pire.DIM R arriva pendant le étude de1 neuf heure
'Il se passa pire pendant l'étude de neuf heures.' Léonard/standard, Drezen (1990:15)


(6) E-kreiz ar mor edomp, e c'helles lavaret _ .
au-milieu le mer étions R4 peux dire
'Nous étions au milieu de la mer, pour ainsi dire.' Léon (Plougerneau), Elégoët (1982:10)


Le rannig e après un mouvement A-barre interrogatif, ici un prédicat nominal, est particulièrement repérable.


(8) [ Petra ] e teu da veza _ ar wezenn goude?
quoi R4 vient à être le1 arbres après
'Que devient l'arbre par la suite?' Léonard (Cléder), Seite (1998:44)


contre-exemples

Il y a variation à l'intérieur du Léon, et parfois même avec le même locuteur.


(1) Kompren mat a ran an traoù a/* e lavarez.
comprendre bien R fais le choses R1 /* R4 dis
'Je comprends bien ce que tu dis.' Lesneven/Kerlouan, A. M. (04/2016)


(2) … rak daou vloavezhiad a ranke dezhañ. Léon (Bodilis), Ar Floc'h (1985:22)
car deux1 an.ée R devait à.lui
'...parce qu’il lui devait deux années (de loyer).'

autre

Il existe aussi quelques autres cas de rannig e après un groupe nominal.


(9) Ho zri lamchont varnézan, ma pakas digant'ho eur roustat eus ar goassa tout...
leur2 trois R sautèrent sur.lui que atrappa de.eux un râclée de le pire tout
'Ils bondirent tous les trois sur lui et le rossèrent.'
Breton 1905 (Plouider), Burel (2012:192)

breton central

Le système du breton central a perdu la distinction a1/e4 des rannigs jusque dans la mutation que la particule provoque sur le verbe qui suit (Wmffre 1998:56,57,58).

Favereau (1997:§592) reporte en Poher des complétives introduites par un rannig provoquant une lénition.


A Duault, les morphèmes /a/ et /e/ apparaissent sans logique apparente, déclenchant l'une ou l'autre mutation. En (1), un morphème a entraine une lénition comme en standard, mais en (2) c'est un morphème rélaisé /e/ qui entraine cette lénition, alors qu'en (3) un morphème a apparaît après un groupe prépositionnel et entraine une mutation mixte.


(1) [ aʁ vygale a zebʁo kʁãpus ] Duault, Avezard-Roger (2004a:248)
le1 enfants R1 mangera crêpes
'Les enfants mangeront des crêpes.'
(2) [ baʁ gyzin e'zebʁajn baʁ ] Duault, Avezard-Roger (2004a:248)
dans.le1 cuisine R1 mangent pain
'Dans la cuisine, ils mangent du pain.'
(3) [ ejnt a tibʁi baʁ ɛʁ gegin] Duault, Avezard-Roger (2004a:278)
eux R4 mange pain dans.le 1cuisine
'Ils mangent du pain dans la cuisine.'


En parallèle à cette perte de distinction des rannigs, le breton central use d'un nouveau complémenteur en enchâssées, la, grammaticalisation du verbe lavar, 'dire' (cf. les complémenteurs). Les distributions respectives des deux complémenteurs 'rannig + lénition' et la restent à documenter.


vannetais

graphies

Les graphies des rannigs varient beaucoup plus en vannetais que dans les autres dialectes.


(2) E langedig i eus un intañvez.
à Languidic R est un veuv.e
'A Languidic, il y a une veuve.' Vannetais, Favereau (1997:§443)



(3) Hui e1 zou mal d'oh monet.
vous R est urgent à.vous aller
'Vous avez hâte d'y aller.'
Vannetais, Guillevic & Le Goff (1986:138)

distribution

Le Bayon (1878:24) associe, comme en breton standard,

le rannig e1 et sa mutation douce à un antécédent sujet ou "au régime direct"
le rannig é4 et sa mutation mixte aux autres antécédents.


Les constructions du faux sujet utilisent ainsi le rannig a1 (qui est utilisé sous sa forme /ǝ/1).


(1) [ ənani zi fɛrm jəst etaldaɲ ]
an hini zo e ferm just etaldin
le celui R est son ferme juste à.face.à.moi
'Celui dont la ferme est juste à côté de moi.'
Vannetais (Kistinid), Nicolas (2005:106)


Cependant, Le Bayon (1878) note comme exception la structure [attribut-rannig-copule]. Dans cette structure où l'attribut précède le rannig, c'est le rannig e1 qui apparaît (Le Bayon 1878:26§IV). L'association du rannig provoquant la lénition avec un attribut antéposé dans une structure copulative est régulièrement notée dans le vannetais (voir Guillevic & Le Goff 1986:160, Cheveau 2007:210).


Le bas-vannetais, lui, ne semble pas suivre cette règle (au moins à l'interrogatif).


(2) [ pøgɛn kòh iwɛ Ɂ ]
Pegen kozh e oa?
combien vieux R4 était
'Quel âge avait-il?' bas-vannetais (Kistinid), Nicolas (2005:12)


En Haut-vannetais (Plaudren), on trouve des cas de lénition sur le verbe, qui signalent un rannig de type /a/, alors que l'ensemble est précédé d'une proposition enchâssée temporelle.


(3) Pa vé laket gouil é leah, é1 dro a-benn.
quand est mis ferment dans lait R tourne tout.de.suite
'Quand on met du ferment dans le lait, ça tourne, tout de suite.'
Vannetais (Plaudren), Quéré (2011:121)


forme en devant les pronoms obliques

Le Bayon (1878:51) considère que en est un allomorphe de e. Cette forme est déclenchée par les pronoms proclitiques, et existe en vannetais actuel, même s'il semble associé à un niveau littéraire car le complémenteur déclaratif penaos gagne du terrain.


(1) Me 'gred en ho kar Mari.
moi (R1) croit 3SGM vous aime Marie
'Je crois que Marie vous aime.' Haut-vannetais littéraire, Louis (2015:34)


En (2), le rannig e apparaît sous sa forme en à cause du proclitique oblique en sur le complexe morphologique du verbe 'avoir'.


(2) Pegours en en deus goarnemant er Frans sauet é voéh a du geté?
quand que R3SGM a gouvernement dans.le France monté son1 voix à côté avec.eux
'Quand le gouvernement en France leur a-t-il déclaré son soutien?'
Vannetais, Herrieu (1974:30/05/1918)

bas-cornouaillais du Sud

Selon Denez (1977), la distinction a1/e4 est perdue en douarneniste, où le rannig a avec sa lénition est toujours utilisé. Effectivement, en (1), on voit que le rannig réalisé en a peut débuter la phrase et provoquer la mutation mixte.


(1) A yae da Bariz hag 'a teue d'ar gêr he unan ha ouie tamm galleg ebet anezhi.
R allait à Paris et R4 venait à'le maison son un et savait morceau français aucun P.elle
'Elle allait à Paris et revenait toute seule et elle ne savait pas du tout le français.'
Le Juch, Hor Yezh (1983:21)


Les rannigs alternent à Sein, mais on y trouve des lénitions inattendues.


(2) Ma redoñ re veuan e gouiyin.
si cours trop1 vite R1 tomberai
'Si je cours trop vite, je tomberai.' Sein, Fagon & Riou (2015:'beuan')


(3) Biamde e gaer giriou.
chaque.jour R trouve.IMP mots
'Tous les jours on trouve des mots.' Sein, Fagon & Riou (2015:'biamde')


Habask (1983:114), cité dans Stephens (1982:25), mentionne que dans le dialecte de Pont l'Abbé (pays bigouden), a est le rannig unique. A Plozévet, selon Goyat (2012:282), "il n’est plus possible de distinguer entre les deux particules verbales a et e telles qu’elles sont présentées dans les grammaires". Trépos (1980:96) semblait pourtant présumer qu'à Plozévet la distinction a1/e4 est présente dans son dialecte.


(2) /bøp 'sy:l ˌzɛ:biɲ kiɡ 'rost/
Beb sul zebront kig-rost.
chaque dimanche R1 mangent rôti
'Ils mangent du rôti tous les dimanches.', Plozévet, Goyat (2012:282)


(3) Hag a-wechoù a veze hanternoz pa echuemp alies.
et parfois R1 était minuit quand1 finissions souvent
'Et parfois, il était souvent minuit quand on finissait.'
Anna Colin [01/1984] Cornouaille (Plouhinec), Ouest en mémoire


Chalm (2008:79), familier du breton du Cap Sizun, se rallie au breton standard. Selon lui, le rannig a1 apparaît après un sujet, un objet, un faux sujet (en ses termes 'un complément anticipé'), ou un verbe infinitif. Cette classe dessine celle des groupes nominaux antéposés. Le rannig e4 est utilisé dans tous les autres cas.

bas-cornouaillais du Nord

A l'écrit tout du moins, Ar Floc'h (1950) montre une alternance de rannigs dans la variété des pays de l'Aulne.

Kervella (1972:35), de Dirinon, note que des éditions de ses écrits ont corrigé des formes qu'il écrit am eus en em eus. Ceci montre d'abord que les rannigs en sont pas équivalents pour lui. Il donne deux exemples qui montrent son usage du rannig a1 après un participe (Gortozet am eus, 'J'ai attendu') et après un groupe prépositionnel (Evel na zeue mui betek ennon am eus klasket..., 'Comme elle [une chanson] ne me revenait pas, j'ai cherché...').

haut-cornouaillais

Evenou (1987) note clairement deux rannigs distincts dans le breton de Lanvenegen (canton du Faouët), qui sont rarement prononcés mais déclenchent chacun des mutations différentes.

Le rannig associé à la lénition est lié exclusivement au sujet devant l'élément tensé. Il n'est pas possible de voir quel rannig est associé à un objet pré-tensé, car jamais un DP objet non interrogatif n'y apparaît dans ce dialecte (par recours au passif, Evenou p.582).

Un interrogatif déclenche le rannig opposé (2).


(1) [ (ə)1 wele ndên ] vs. [ ... (ə)1 hwelen nô ]
Me a wele an den. ... ec'h welen anezhañ
moi R voyait le homme ... R voyais P.lui
'Je voyais l'homme.' / '... Je le voyais.' Haut-cornouaillais (Lanvenegen), Evenou (1987:564)


(2) [ petra (ə)4 te:bEx ] ou [ petra (ə)4 fa:lEx ga vil-sən ]
Petra e t-debrec'h? Petra e v-malec'h gant ar vilin-se?
quoi R4 mangez quoi R4 moud.2PL avec le1 moulin-
'Que mangez-vous?' / 'Qu'est-ce qu'on moud dans ce moulin?'
Haut-cornouaillais (Lanvenegen), Evenou (1987:581)


Martin (1929) décrit une situation différente. Pour lui, dans son dialecte de la Haute-cornouaille de Gourin, Faouët et Scaër, les rannigs ne sont que rarement prononcés, et la forme presque partout est e. Son témoignage ci-dessous est intéressant, en ce qu'il montre sa méconnaissance des systèmes qui différencient deux rannigs. Ayant séjourné à Lorient, il pense que le rannig vannetais y est toujours 'e', ce qui est contredit par les sources vannetaises. Pour les dialectes de Léon et de Tréguier, il s'en remet à une règle de grammaire normative (par ailleurs incomplète).

  Martin (1929:182):
  La particule verbale est toujours e dans le vannetais, et le plus souvent dans le cornouaillais, lorsqu'elle n'est pas supprimée. La grande difficulté pour nous, lorsque nous voulons écrire conformément aux dialectes du Léon et du Tréguier, c'est de savoir quand il faut remplacer e par a. On emploie la particule a quand le verbe est précédé du sujet ou du complément direct, et e dans les autres cas.
  M. Vallée a formulé la même règle, très peu suivie jusqu'ici, pour 'am eus' et 'em eus'.


On trouve à Kergrist-Moëlou le rannig a devant la copule eo.


(2) Hag ac'h out deut neuze d'ober eun dro vale..
et R1 es venu donc pour1 faire un1 tour 1marcher
'Ainsi donc tu es venu faire un tour de promenade...' Haute-Cornouaille (Kergrist-Moëlou), Le Garrec (1901:16)


Dans Bouzeg (1986), qui documente le breton de Riec, sur la face maritime de la Haute-cornouaille, les rannigs ne sont pas réalisés. On trouve des exemples d'adverbes ou de complémenteurs qui déclenchent un rannig associé à la lénition.


(1) Benn dilun 'zegouezho eñ.
adv lundi R1 arrivera lui
'C'est lundi qu'il arrivera.' Haut-cornouaillais (Riec), Bouzeg (1986:34)


(2) Ben 'glever soniñ kreizteiz ma poent d'an nen mont d'ar gêr.
quand R1 entend.IMP sonner midi est temps pour IMP aller à le maison
'Quand on entend sonner midi, il est temps de rentrer à la maison.'
Mona Bouzeg, Riec, c.p. (02/2012)


(3) Pé nije ur moman a ziske e-hun.
quand aurait eu un moment R1 apprenait son-un
'Lorsqu'il avait un moment il apprenait tout seul.' Haut-cornouaillais (Berrien), Lozac'h (2014:'moman')

trégorrois

Dans les phrases positives, la distinction a1/e4 semble absente en trégorrois moderne, avec un paradigme qui tend vers l'utilisation unilatérale du rannig a1.

 Stephens (1982:25):
 "In Bro-Dreger, a is preferred to e in all circumstances (Gros 1974:166). Certainly in Le Brigant (1779), a is the only particle and lenition the only mutation.
 [...] as a native speaker of the dialect of Bro-Dreger, I use a only and follow it with lenition, as do all my family and informants in the area."
 
 Hewitt (2001): "la particule est toujours a (pas toujours prononcée elle-même) avec la mutation douce: bremañ (a) glewañ mad. Ainsi, la mutation douce signale une forme “tensée” (finie – forme verbale qui exprime le temps). Pareil pour la particule verbale négative – plutôt na que ne, quand on l’entend."  


Gros et Le Bozec dont le dialecte présente beaucoup de traits trégorrois, ont un rannig a précédé d'un participe passé.


(1) Lavaret a vefe lipadennou leue!
dit R serait lèch.N.1.PL veau
'On dirait des lèchements de veau!'
(des coulées, des traînées de peinture inégales) Gros (1970b:§'lipadenn')


(2) Kollet am eus ma hini.
perdu R.1SG a mon2 N
'J'ai perdu le mien.' Le Bozec (1933:129)


Leclerc (1986:63,fn1) signale même des cas d'un rannig a1 associé à la copule eo, 'être' (1). Ailleurs dans la langue, le rannig a1 impliquerait automatiquement l'usage de la forme a zo du verbe 'être'.


(1)a Pêr ac'h ê du e dôk.
Pierre R.+C est noir son1 chapeau
'Le chapeau de Pierre est noir.' Trégorrois, Leclerc (1986:63,fn1)


(1)b Pôl ac'h ê mat Ian evitan.
Paul R.+C est bon Jean pour.lui
'Jean est bon pour Paul.' Trégorrois, Leclerc (1986:63,fn1)


Cependant, Leclerc (1986:63-4) signale une alternance a1/e4 avec association du rannig a1 aux antécédents nominaux (1).

Fave (1998:51) signale en Trégor des constructions du faux sujet avec le forme eo de le copule, donc plausiblement le rannig e4.

En (3), le rannig est e4 de façon attendue, car l'antécédent du rannig est le groupe adverbial dont la tête est holl, 'tous'. Le pronom que le quantifieur flottant holl quantifie est ni, 'nous', pronom fort indépendant ('nous tous'). Le pronom est focalisé par ivez, 'aussi'.


(3) Nii ivez, holl _ i, e kosaomp.
nous aussi tous R vieillissons
'Nous vieillissons tous aussi.' Le Bozec (1933:42)


D'autres cas de rannig e4 en trégorrois subsistent et sont moins attendus. En (4), Jarl Priel a utilisé un rannig e4 malgré un antécédent clairement nominal.


(4) Bod e roas din ar porzhier.
abri R donna à.moi le portier
'Le portier m'offrit l'hospitalité.' Priel (1957:210), cité par Le Gléau (1973:17)


phrases négatives

Dans les phrases négatives, le rannig apparaît dans les composés ne et na. L'opposition des rannigs y est plausiblement plus vivante, au moins chez Gros et Leclerc.


(1) Me na nahan ket.
moi ne.R nie pas
'Je ne nie pas (je l'avoue)!' Trégorrois, Gros (1984:162)


(2) El loar-mañ ne vo ket a hlao.
dans.le lune- ne.R y.aura pas de pluie
'Pendant cette lune-ci il n'y aura pas de pluie.' Trégorrois, Gros (1970b:§'loar')

Plougrescant

Le Dû (2012:105) considère qu'il existe différents rannigs à Plougrescant mais ses exemples semblent le contredire.

Les deux rannigs y sont homophones et s'y prononcent rarement, donc le débat repose uniquement sur les mutations que le rannig déclenche sur le verbe. Un rannig associé à la lénition est déclenché par un sujet, un objet ou un infinitif verbal en conjugaison analytique avec ober, 'faire'.


(1) Nĩ nijé pwɑ̃n n i drêyd (e) gerzé boped.
(le) celui avait mal dans son pieds R1 marchait quand.même
'Celui qui avait mal aux pieds marchait quand même.'
Trégorrois (Plougrescant), Le Dû (2012:107)


(2) Kémèr (e) rɑ̃ kachedó // Kachedó (e) gemerɑ̃.
prendre R fais cachets cachets R1 prends
'Je prends des cachets, ce sont des cachets que je prends.'
Trégorrois (Plougrescant), Le Dû (2012:105)


Le Dû (2012:105) considère que le rannig associé à la mutation mixte s'emploie dans les autres cas, mais dans les exemples qu'il donne en illustration, soit il s'agit de consonnes non-mutables, soit encore c'est clairement la lénition qui apparaît.


(3) Vêll i vɑ̃m (e) gozé.
comme son mère R1 parle
'Il parle comme sa mère.'
Trégorrois (Plougrescant), Le Dû (2012:105)


La distinction des rannigs (dans les phrases positives) ne semble donc pas exister à Plougrescant plus qu'ailleurs en Trégor. Par contre, le rannig associé à la mutation mixte semble y avoir évolué en complémenteur déclaratif:


(4) Mẽ wié (e) tœjé mœdœsin.
moi savait R4 viendrait médecin
'Moi, je savais que le médecin viendrait.'
Trégorrois (Plougrescant), Le Dû (2012:107)

Standard

Il est malaisé de cerner ce qui se passe en standard, par manque simple de caractérisation même de la syntaxe de la langue standard. Certains auteurs, comme Drezen, peuvent être considérés comme représentatifs de cette variété, dans la mesure où on peut détacher leur variété de celle du Léon.

En breton standard, on voit ci-dessous que le rannig e4 peut apparaître après un groupe nominal dans une construction du faux sujet. Stephens (1982:25-27) relève de nombreux exemples similaires tirés d'écrits de Denez et Kervella.


(4) Ma sac’h, pounner ken a oa, e oa digempouezet ma red gantañ, ha sachet-disachet an tamm ac’hanon.
mon sac lourd autant R était R était dés.équilibré ma course avec.lui & tiré-di-tiré le morceau P.moi
'Décidément trop lourd, mon sac déséquilibrait ma course, me tirait à hue et à dia.'
Breton standard, corrigé CAPES 2005. traduction de Hanotte, X. 2000. Derrière la colline, Belfond.

variation idiolectale?

Un locuteur donné peut montrer un système divergent des systèmes documentés.

Kervella (1993:64) utilise consécutivement les rannigs a et e dans le même texte, dans la même construction répétée:

 "Anzav a rankan, avat, daoust ha m'emaon o chom en unan eus ar c'hornadoù pinvidikañ, pa c'hell an dud kaout kirri-dre-dan d'o c'has d'an oferenn d'ar Sul ha skiberioù bras da c'horren o c'holo hag o foenn, anzav e rankan em eus lavaret ne welan ket seurt tra."


Beyer (2009) utilise un système bipartite a1/ e4 standard, avec quelques utilisations du a1 non canoniques:

  • Ezhomm a oa. (p.8), mais Da ober a oa. (p.10)
  • Ne oa mui nemet un didrouz fetis ha na oa evit e droc'hañ nemet un nebeut estlamadennoù. (p.7)
  • Ur gwel war ar mor hag an dremmwell ha na oa ket bet em c'haerañ hunvreoù. (p.9)

Analyse théorique

Les rannigs sont précieux pour l'étude théorique du langage à plus d'un égard. Ils sont aussi une curiosité typologique qui peine à trouver des équivalents à travers les langues du monde.


identité de la particule

La question, ouverte, de l'identité théorique de cette particule est passionnante.


pas un pronom relatif

Le Roux (1957:52), Fleuriot 1984, pour l'hypothèse que le rannig a1 est un pronom relatif. Pour Roberts (2005:125), ce sont des particules relatives directe (a1) ou indirecte (e4).

Denez (1973-4), Stephens (1982) et Hendrick (1988:173, 1990:156) s'opposent à cette tradition d'analyse. Hendrick (1988:174) remarque que si la particule a était un pronom relatif, on s'attendrait à la voir apparaître comme objet de prépositions comme c'est le cas pour in which... en anglais, ou pour qui..., pour lequel... en français.

 Stephens (1982:13):
 "In Breton [...], the particles can no longer be regarded as either a relative pronoun, in the case of a, nor a complementizer, in the case of e. Denez (1973-4) argued convincingly that the verbal particles in Breton are not used to indicate complementation of any kind."


pas une particule assertive

Stephens (1982:37) note que les rannigs apparaîssent dans les questions, ce qui montre qu'il ne s'agit pas d'une particule assertive.


pas une particule positive

La négation en breton est discontinue en ne1 VERBE ket. Le rannig est recouvert par la négation ne dans la plupart des dialectes, suggérant que le rannig est une particule positive.

Dans les dialectes où ket peut être la seule partie de la négation (cycle de Jespersen comme à Ouessant, Groix ou Plougerneau), et ne ne pas être réalisé, on observe que le rannig réapparaît. Dans ces exemples, il est clair que le rannig n'est pas une particule positive puisqu'il apparaît dans une phrase négative.


(3) Bez' oa tud pinvidikoh hag e labourent ket.
expl était gens riche.plus et R4 travaillaient pas
'Il y avait des gens plus riches et qui ne travaillaient pas (leur terre).' Ouessant, Gouedig (1982)


Dans certains dialectes, la négation préverbale est marquée par l'alternance na/ne suivant l'élément qui précède, ce qui suggèrerait que la voyelle est en fait un rannig. Cette hypothèse est cependant fragile: la négation induit toujours la lénition, alors que le rannig e induit typiquement une mutation mixte.

L'hypothèse où le rannig serait une particule positive prédit incorrectement sa présence dans tous les contextes positifs, avec le verbe 'être', ou après les complémenteurs ma 'que' ou pa 'quand'.

un clitique ?

Stephens (1982:30) propose qu'il s'agit d'un morphème équivalent à un morphème d'accord, si ce n'est qu'il est tout de même un morphème libre puisqu'il provoque des mutations sur le verbe qui le suit immédiatement. Elle compare cette situation aux pronoms faibles sujet du français je, tu, on.


une tête de complémenteur bas (Fin)

Jouitteau (2005/2010) a proposé que la rannig est la réalisation du complémenteur le plus bas d'un domaine CP déployé. Cette hypothèse est consistante avec les phénomènes d'emprunt de complémenteur au français puis de sa grammaticalisation au dessus du rannig (on ne rencontrera aucun équivalent de * Oh ya, e parce que veze ket...).


(2) O ! Ya parce que e veze ket a varhadourez bemdez er vro.
oh oui parce que R4 était pas de1 ravitaillement chaque.jour dans.le 1pays
'Oh oui parce qu'il n'y avait pas de ravitaillement tous les jours dans l'île.' Ouessant, Gouedig (1982)


a1 vs. e4

ne dépend pas de la fonction sujet/objet

Une vue répandue est que le rannig a1 signalerait la fonction sujet/objet.

 Merser (1963:§365):
 "a est employé si le sujet ou complément direct précède le verbe".
 Avezard-Roger (2004b:487): 
 "si l'élément antéposé au syntagme verbal apparait en fonction sujet ou objet, la "particule verbale" employée est /a/. En revanche, si l'élément apparaissant en tête de phrase assume une fonction autre que la fonction sujet ou objet, la "particule" utilisée est la particule /e/."

Cette généralisation est immédiatement démentie par les constructions du faux sujet où un groupe nominal qui n'est ni sujet ni objet est suivi du rannig a1. Cette construction est vivante dans tous les dialectes.

dépend de la catégorie de l'élément antéposé

La généralisation qui intègre les constructions du faux sujet associe a aux antécédents nominaux, et e aux antécédents non-nominaux.


 King (1982:84): [traduction Jouitteau]
 "Tous les grammairiens traditionnels de la langue considèrent que le choix de la particule dépend de la catégorie de l'élément antéposé: a pour le sujet ou objet antéposé, ez pour les projections prépositionnelles (dont l'objet indirect), les adverbes ou les adjectifs. Le verbe peut aussi être topicalisé sous sa forme infinitive comme un objet nominal du pro-verbe ober 'faire'."

Dans les exemple de type Yann a gar ar plac'h, a gredan, avec une phrase antéposée, il s'agit d'une focalisation de phrase entière (Yann a gar ar plac'h eo a gredan), comme en français de Basse-Bretagne (Vous êtes allée garer votre voiture, que c'est.). L'élément devant le rannig a1 est effectivement nominal: il s'agit du pronom sujet de eo.


King (1982:87) propose la règle suivante: "si le noeud le plus haut qui contient uniquement des éléments qui précèdent immédiatement le verbe est un NP qui est dominé par le même S que ce verbe, alors insérer a devant le verbe. Dans les autres cas, insérer e(z)".

Structuralement, King (1982) propose que a1 doit avoir un groupe nominal comme constituant soeur. Borsley & Stephens (1989:422) pointent que cela peut être délicat dans les cas de coordination "across the board" comme ci-dessous, où le second conjoint de la coordination débute par la particule.


(2) An dud a oa paour hag a c'houlenne an aluzenn. Trégorrois, Borsley & Stephens (1989:421)
le 1gens R1 était pauvre et R1 demandait le aumône
'Les gens ne étaient pauvres et demandaient l'aumône.'


(3) An dud ne lavarent netra met a chome sioul. Trégorrois, Borsley & Stephens (1989:422)
le 1gens ne1 disaient rien mais R1 restait tranquille
'Les gens ne disaient rien mais restaient tranquilles.'


Dans les dialectes où le rannig varie suivant la nature [+/- nominale] de l'élément antéposé, sa réalisation dans les phrases à stratégie explétive indique que cette stratégie explétive est une opération sensible à la distinction de catégorie (Jouitteau 2007).

Diachronie

Selon King (1982:85), en moyen breton (et en breton moderne), dans les ordres V3, c'est la catégorie du constituant le plus proche du verbe qui décice de la forme du rannig.


(1) Neuze en general ar Salut me a rent. Moyen breton, SP. I.50, cité par King (1982:85)
donc en général le salut moi R rend
'Donc en général je rends le salut.'


(2) lesu mat na drouc hep amouc ez crouquer. Moyen breton, Jer. 82, cité par King (1982:85)
Jesus bon ni mauvais sans appel R crucifie.IMP
'Bon gré mal gré, ils crucifient Jesus sans appel.'


Le second conjoint d'une coordination de phrases est un ordre V1 introduit par e(z) (King 1982:85).


(3) Pyou à piguo é menez an autrou etc. hac ez respond vn é lauraret: Moyen breton, Ca. 2, cité dans King (1982:86)
qui R1 grimpera dans montagne le monsieur etc. et R4 répond un à4 dire
'(celui) qui ascendra la montagne de Dieu etc., et l'un répond en disant:'


Koch (1988) propose que le rannig breton moderne a1 vient du vieux breton hai par une forme archaïque en ae. Koch (1991:7) donne deux exemples d'ordres SVO en moyen gallois sans rannig.

Le rannig a n'est apparu de façon consistante devant la copule zo qu'en moyen breton classique (Widmer 2012). Dans les textes antérieurs, la copule apparaît seule, orthographiée so.

Selon Koch (1991:17), les rannigs bretons actuels a et e en propositions matrices sont le résultat de la réanalyse et du transfert partiel du système casuel du brittonique, d'où leur sensibilité à l'élément qui les précède. En subordonnée, une particule relative a aurait indépendamment soutenu le maintien du rannig a.


Horizons comparatifs

Dans les langues celtiques, il existe une littérature touffue documentant des particules préverbales, surtout en gaélique d'Écosse et d'Irlande. Ces particules s'y comportent différemment des rannigs des langues brittoniques. En gaélique écossais par exemple, des particules a et e apparaissent dans les propositions infinitives.

Pour une approche des plus anciens rannigs en brittonique, voir Le Roux (1957:52).

Pour le moyen gallois, Willis (1997:152) considère que les particules a et y(d) sont la réalisation d'un morphème d'accord avec le topique de la phrase dans les ordres à verbe second ("abnormal sentences").

En dehors des langues celtiques, peu de cas sont avérés de particules préverbales sensibles à tout élément antéposé.

Terminologie

Kervella (1947) a une acceptation très large du terme rannig, qui peut désigner pour lui tous les complémenteurs ou prépositions directement préverbaux. Une particule optative comme ra est par exemple désignée par le terme rannig-hetiñ, ou la particule o du progressif par le terme simple de rannig. Les adverbes déictiques spaciaux -mañ, -ze, -hont apparaissent même sous le terme de rannig-diskouezh.

Sur ce site, son désignés comme spécifiquement comme rannigs uniquement les particules a1/e4 qui n'ont aucune valeur aspectuelle ou modale. La motivation pour cette terminologie ne tient pas dans la traduction du terme même, qui signifie littéralement 'petit bout', mais dans l'adoption du terme breton pour désigner ce qui n'a pas d'équivalent direct dans d'autres langues connues.

Bibliographie

description générale

  • Fleuriot, L. 1984. 'Notes sur certaines particules relatives en brittonique', Etudes celtiques t.21:230-233.
  • Koch, J. 1991. 'On the prehistory of Brittonic syntax', J. Fife et Poppe, Studies in Brythonic word order, Benjamins, 1-43.


description de la variation dialectale

  • Le Brigant, 1779. Éléments de la langue des celtes Gomerites ou Bretons, Strasbourg, Hez Lorenz and Schouler. Impr. de la Nob.
  • Chalm, E. 2008. La Grammaire bretonne pour tous, An Alarc'h embannadurioù.
  • Habask, P. 1980. 'Yezh Skol-Louarn Veig Trebern', Hor Yezh 134-135.
  • Leclerc, Louis. 1986 [1906, 1911], Grammaire Bretonne du dialecte de Tréguier, 3ième édition, Ar Skol Vrezhoneg, Emgleo Breiz (précédentes Saint-Brieuc: Prud'homme).
  • Martin, Pierre. 1929. Mouez Kerne; Echo de la Cornouaille: Scaër, Guiscriff et Gourin, le vrai pays des luttes, et des joyeux conteurs aux savantes disputes. [notes de langue à la fin de l'ouvrage], Moulerez Ar Bayon-Roger, an Oriant.
  • Wmffre, I. 1998. Central Breton. [= Languages of the World Materials 152] Unterschleißheim: Lincom Europa.
  • Fave, V. 1998. Notennou yezadur, Emgleo Breiz. [description d'usage idiomatique, Léon, Cléder]


diachronie

  • Koch, J. 1991. 'On the prehistory of Brittonic syntax', J. Fife et Poppe, Studies in Brythonic word order, Benjamins, 1-43.
  • Koch, John T. 1988. 'The Cynfeirdd poetry and the language of the sixth century', B. Roberts (éd.), Early Welsh Poetry: Studies in the Book of Aneirin, Aberystwyth: National Library of Wales, 17-41.

ouvrages théoriques

  • Denez, P. 1973/4. 'A structural approach to Breton grammar. The so-called relative pronoun of Breton'. Studia Celtica 8/9, Cardiff: University of Wales Press. 251-267.
  • Urien, J-Y. 1999. 'Statut morphologique de la particule verbale', Breizh ha pobloù europa [Supplements à Klask], 645-676. Rennes: Hor Yezh & Klask.
  • Urien, J.Y. 1989b. 'Le verbe bezañ et la relation médiate', Roazhon 2 : Klask 1 :101-128.
  • Urien, J.Y. 1987-9. La trame d'une langue, Le breton. Presentation d'une théorie de la syntaxe et application, Lesneven: Mouladurioù Hor Yezh. (première édition 1987).
  • Urien, J.Y. 1978. 'Sav-poent ar yezhoniezh, ar meizad a dalvoud strukturel: Skouer ar rannouigoù verb', Hor Yezh, 119: 37-54.
  • Rezac, M. 2013. 'The Breton double subject construction', , Ali Tifrit (éd.), Phonologie, Morphologie, Syntaxe Mélanges offerts à Jean-Pierre Angoujard, PUR, 355-379. - version 2009 avant édition: pdf
  • Rezac, M. 2011. [2008]. ‘Building and interpreting a nonthematic A-position: A-resumption in English and Breton’, Alain Rouveret (ed.), Resumptive pronouns at the interfaces, Language faculty and beyond, Benjamins. 241-286. (pdf de la version 2008)
  • Rezac , M. 2004. ‘The EPP in Breton: An unvalued categorial feature’, Triggers, Studies in Generative Grammar, A. Breitbarth & H. v. Riemsdijk, Mouton de Gruyter. Preview