Le passif

De Arbres
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Le passif est un mode verbal où, pour un verbe transitif, l'agent apparaît comme un argument indirect du verbe introduit par la préposition gant. L'argument interne, ici le patient, est sujet.


(1) Skoeit on genoc'h.
frappé suis avec.vous
'Je suis frappé par toi, tu me plais.'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:40)


Le passif est un cas d'absorption dans la grille thématique du verbe: un verbe transitif passe de deux arguments obligatoires (le sujet argument externe et l'objet argument interne) à un seul (le sujet argument interne). En (2), l'argument externe agent de l'action de manger est absent de la phrase. Le sujet grammatical réfère à l'entité affectée par l'action, l'argument interne qui porte le rôle thématique de patient.


(2) A-benn neuze e vint debret toud.
d'ici alors R seront mangé tous
'D'ici là ils seront tous mangés.' Trégorrois, Gros, (1984:312)


Le passif a une distribution très large en breton, comparativement au français ou à l'anglais.


Morphologie

variation dialectale

Il y a une variation d'ordre dialectal dans la préposition qui amène le complément d'agent d'un passif (gant, dre, da...).

'dre'

Avec la même distribution que gant en KLT, la préposition dre peut, en vannetais, introduire le complément d'agent (Trépos 2001:§593).

'da'

Presque tous les compléments d'agent des passifs dans le vannetais de Herrieu (1974) sont introduits par da. On trouve aussi la préposition da dans la vallée du Scorff.


(2) An hani wellañ gwraet dezhoñ biskoazh.
le celle meilleure faite à.lui jamais
'La meilleure qu'il ait jamais faite.' Job Jaffré, Le Scorff, cité par Ar Borgn (2011:53)


(3) Achapomp 'raok ma vimp tapet dezhe!
échappons avant que serons attrapé à.eux
'Echappons-nous avant qu'ils ne nous rattrapent!'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:38)


(4) Nag a wez pilet d'an avel foll!
que de1 arbres abattu à'le vent fou
'Que d'arbres abattus par le vent déchainé!'
Le Scorff, Ar Borgn (2011:7)


(5) Ur skudell ruz a zo geti en he dorn rouzet d 'ar seizh amzer ha kuilhet d 'ar gozhoni.
un écuelle rouge R est avec.elle dans.son main roussie P le sept temps et ridé P le viel.lesse
'Elle tient une écuelle rouge à la main, une main brunie par le vent et le soleil, et ridée par la vieillesse.
Vannetais, Ar Meliner (2009:107)


  • ... hag e kane d'he fepe karet ur ganenn bennak klevet dezhi en iliz...
'... et elle chantait à son pépé un de ces cantiques qu'elle avait entendus à l'église.', Vannetais, Ar Meliner (2009:33)

'gant' en vannetais

Cependant, on trouve aussi des compléments d'agent introduits par gant dans la vallée du Scorff.


(5) Lod traoù 'vez difennet g'an Iliz.
certain choses est défendu avec le Eglise
'Certaines choses sont interdites par l'Eglise.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:67)


Sporadiquement, on en trouve aussi dans Herrieu.


(1) Livet eo an dachenn gete.
peint est le sol avec.eux
'Le sol en change de couleur.' Vannetais, Herrieu (1994:32)

Syntaxe

Seul l'auxiliaire bezañ, 'être' est licite à la voix passive (Kervella 1947:§178), en opposition à ober, 'faire' et à kaout, 'avoir'.


La distribution large du passif en breton est due à différents facteurs convergents.


verbes transitifs sans agent

expérienceur

En breton, contrairement au français, le complément optionnel du passif peut être un expérienceur.

Le verbe koll, 'perdre', en (1), est à la voix active et son sujet 3SGM est un expérienceur.


(1) Dall, ne wele ket mat, kollet en deus e wel.
aveugle ne voyait pas bien perdu R.3SGM a son vue
'Aveugle, il ne voyait pas bien, il a perdu la vue.' Combrit, Dastum fichier SAY2913610.


La structure en (2) montre le même verbe au passif. Son équivalent actif est Kollet en deus eñvor. Le prédicat est kollet, prédiqué sur le sujet e eñvor par la copule eo (forme de la copule qui confirme que son sujet la suit). La préposition gant amène l'expérienceur.


(2) Kollet eo e eñvor gantañ.
perdu est son mémoire avec.lui
'Il a perdu la mémoire.' Uderzo & Goscinny (1977:13)
(*'sa/la mémoire est perdue avec/par lui.')
(*'his/the memory is lost by him.')


En français ou en anglais, la passivisation d'un verbe transitif dont le sujet est un expérienceur est impossible. Un verbe transitif dont l'argument externe est un expérienceur, et non un agent, n'a pas de forme passive dans ces langues. Cette différence typologique concourt à faire qu'en breton, les formes passives soient plus répandues.


humain non-précisé

Lorsqu'une action est effectuée par un humain non-précisé, qu'il soit agent ou expérienceur, la forme choisie peut être un pronom impersonnel (en -er, unan, an den, etc.) avec une voix active, ou une forme passive.

tournures impersonnelles et sujet indéfini

variation dialectale

Kervella (1947:§216,a) note que dans sa variété de breton, une phrase passive ne peut pas avoir un sujet réalisé après l'auxiliaire. Selon lui, les phrases en (1) seraient agrammaticales en commençant par le participe (il recommande l'usage de l'impersonnel verbal -er).


(2) Tud a zo anavezet. Dek a zo kaset. Un niz dezhañ a zo pedet.
gens R est connu dix R est envoyé un neveu à.lui R est invité Kervella (1947:§216,a)
'Des gens sont connus. Dix ont été envoyés. Un neveu à lui a été invité.'


Ces ordres de mots sont cependant faciles à documenter.


(2) Skrivet 'z eus/' zo / *eo bet ul levr.
écrit est été un livre
'Il a été écrit un livre.' Favereau (1997:§443)
'Un livre a été écrit.'


Il est malaisé de décider si la tournure est passive (Une souris a été attaquée par le chat) ou s'il s'agit d'une tournure impersonnelle (Il a été attaqué une souris par le chat). En effet, l'équivalent de l'explétif il en français serait en breton un pronom vide.

En (3), on voit que la forme ez eus de l'auxiliaire est déclenchée par la définitude du patient, car la forme eo apparaît dès que le patient ar priz, défini, lui est substitué.


(3) Diou wech ez eus bet roet eur priz d'eul levr savet gantañ.
Diou wech eo bet roet ar priz d'eul levr savet gantañ
deux fois R est été donné le prix à un livre monté par.lui
'Deux de ses livres ont reçu un prix.' Léon, Fave (1998:142)


Ce n'est cependant pas un argument définitif pour écarter l'hypothèse d'une tournure impersonnelle, car ces tournures sont prototypiquement limitées de la même façon ('*Il a été attaqué la souris par le chat). On peut juste dire que s'il existe un pronom explétif vide, celui-ci serait indéfini, puisque la forme eo de l'auxiliaire ne pourrait pas lui être associée.


Il est possible que l'usage du passif ait l'air plus répandu en breton en partie pour la raison que les tournures impersonnelles sont comptées dans les passifs.

tournures impersonnelles

Les tournures impersonnelles sont indépendamment présentes en breton. On le voit lorsque le patient est une proposition enchâssée.

En (1), le sujet syntaxique du verbe passif est soit la proposition enchâssée, soit un explétif du passif impersonnel, co-référent avec cette proposition enchâssée (tensée ou infinitive comme en (2)).


(1) Diskouezet ez eus bet gant x [CP e vez muioc'h...
montré R est été par x R est plus
'Il a été montré par X qu'il y a plus de...' Léon, Fave (1998:142)


(2) N'eus ket bet laret dit morse [ souchañ da filip? ].
ne est pas été dit à.toi jamais cacher ton zizi
'On ne t'a jamais dit de cacher ton zizi?' Favereau (1997:§443)
'Il ne t'a jamais été dit de...'


Les seuls auxiliaires possibles dans ces constructions, à travers les dialectes, sont les formes zo et ez eus dans les variétés où ces formes sont associées à un sujet indéfini. L'hypothèse de l'existence d'un explétif vide indéfini semble plausible.


(2) Lavaret 'z eus/' zo / *eo bet din [ e oa klañv ].
dit est été à.moi R était malade
'Il m'a été dit qu'il était malade.' Favereau (1997:§443)


On obtient donc une analyse des tournures impersonnelles où il existerait en breton au moins deux pronoms explétifs vides, l'un défini, associé à certaines constructions, et visibilisé par la forme eo de la copule, et l'autre indéfini, associé, suivant les dialectes, aux copules zo et ez eus.


(3) Difennet eo tapout kokouz sujet défini
défendu est prendre coques
'Il est défendu de ramasser des coques.' Gros (1970:124), cité dans Favereau (1997:§443)


(4) Difennet zo tapout kokouz sujet indéfini
défendu est prendre coques
'On a défendu de ramasser des coques.' Gros (1970:124), cité dans Favereau (1997:§443)

verbes intransitifs

 Trépos (2001:§419):
 "En principe, les verbes intransitifs, qui n'ont pas de complément d'objet, ne peuvent pas se mettre à la voix passive. Cette tournure est cependant possible pour beaucoup d'entre eux: la préposition qui précède le complément déterminatif devient préposition conjuguée; ainsi:
 
 voix active 
 Ar vugale a zent ouzh ar mestr-se.
 'Les enfants obéissent à ce maître.'
 
 voix passive
 Ar mestr-se a vez sentet outañ gant ar vugale.
 'Ce maître est obéi des enfants.'


Même mis à part la construction du faux sujet, l'équivalent en français est agrammatical (* Il est obéi à ce maître par les enfants).

Stylistique et pragmatique

La stylistique et la pragmatique peuvent aussi concourir à une utilisation plus répandue des passifs en breton qu'en anglais ou en français.

désambiguïsation syntaxique

Avec les verbes transitifs à deux arguments lexicaux, utiliser un passif permet de différencier syntaxiquement le sujet de l'objet dans les ordres VSO (verbe-sujet-objet).


pragmatique et stylistique

Les verbes transitifs sont plus souvent au passif en breton qu'ils ne le sont en français ou en anglais pour des raisons de pragmatique (préservation de la face par impersonnalisation).


 Gros (1970:32), breton trégorrois:
 Le passif breton se traduit dans de nombreux cas par l'actif [en français]
 
 Debret eo ho koan ganeoh?, 'Votre dîner est-il mangé par vous? (avez-vous dîné?)
 Souezet braz on ganit, 'Je suis fort étonné par toi (tu m'étonnes beaucoup).'
 Gant piv eo bet gwerzet?, 'Par qui fut-il trahi? (: qui le trahit?)'
 E peleh e vez prenet an traou-ze?, 'Où sont achetées (où achète-t-on) ces choses-là.'
 Piou a vez greet diouzit (ahanout)?, 'Qui est fait de toi? (qui, comment t'appelle-t-on?)'
 Hennez a zo bet greet evitañ, 'Il a été fait pour lui (on l'a aidé).'
 Hag e veze lavaret evel-henn gand an dud., 
 'et il était dit comme ceci par les gens (et les gens disaient ceci...)'


 Madeg (2013:8), breton du Léon:
 
 Ganez eo bet graet ? ; 'C'est toi qui a fait ça ?'
 Petra 'vo lavaret dezhañ ?; 'Qu'est-ce qu'on lui dira ?'
 Bet skrivet gant va zad !; 'C'est mon père qui l'a écrit !'

A ne pas confondre: faux passifs

Il peut se trouver en breton des phrases avec l'auxiliaire bezañ, 'être' et un argument amené par le préposition gant qui ne sont cependant pas des passifs.

En (1), le verbe est à la voie active: le sujet du verbe intransitif est Lili, qui porte le rôle d'agent.


(1) Lili zo komañset get e eost.
Lili est commencé avec son moisson
'Lili a commencé sa moisson.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:15)


La structure en (2) donne l'impression fausse qu'un verbe inaccusatif comme c'hoarvezout, 'arriver, survenir' a une forme passive. Cette forme n'a cependant pas d'équivalent actif.


(2) C'hoarvezet eo gantañ.
arrivé est avec.lui
'Ça lui est arrivé.'
(*'C'est arrivé avec/par lui.') français
(*'It is happened by him.') English, Jouitteau [03/2012]


Il existe aussi des cas troublants de faux passifs où la préposition gant introduit un complément causal.

La préposition gant peut aussi exprimer la cause d'un inaccusatif. En (3), on sait qu'il ne s'agit pas d'une tournure passive juste car il n'existe pas de version de cette phrase à la voix active.


(3) Steuziet eo gant ar vrumenn a oa.
disparu est avec le brume R y.avait
'Elle a disparu à cause de la brume.'
(*'Elle a disparu avec/par la brume qu'il y avait.') français
(*'She disappeared by the fog there was.') English, Jouitteau [03/2012]

Horizons comparatifs

La polyvalence sémantique de la préposition 'avec', traduction mot-à-mot de gant, est un trait saillant du français de Basse-Bretagne. Dans cette variété de français, la préposition avec apparaît au passif.

(1) Vous devriez être étouffé avec la honte! > = 'Vous devriez avoir honte!' (Gallen 2006:7)

Terminologie

Le terme anglais pour 'passif' est passive.

Le terme breton pour 'voix passive' est tu gouzañv, opposé à la 'voix active', an tu gra (Kervella 1995:§208-211).