L'état construit

De Arbres
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L'état construit est une structure directe où un dépendant du nom possesseur est introduit sans l'aide d'une préposition.

Cette structure est prototypiquement reconnaissable par l'absence de déterminant défini à l'initiale. La présence de l'article rendrait en effet la construction agrammaticale (*al liou ar goañv).


(1) Hizio n'eus ket med ø liou ar goañv war an amzer.
aujourd'hui ne'y.a pas mais couleur le hiver sur le temps
'Aujourd'hui le temps n'a que l'apparence de l'hiver.' Gros (1970b:§'liou')


Sémantique

Le dépendant du nom est canoniquement un possesseur dans l'état construit.


(2) O sacha e-giz-mañ war ø nask va buoc'h, a rankan da stleja ...
à4 tirer comme. sur chaîne mon2 vache R1 dois de1 trainer
'En tirant ainsi sur la chaîne de ma vache, que je dois trainer.'
Cornouaille (Pleyben), Ar Floc’h (1950:57)


Sa sémantique excède cependant la possession. En (3), la relation est partie/tout.


(3) Hennez a oa e ø bord eur batiment a lïen.
celui.là R était dans bord un bâtiment à1 voile
'Celui-là était à bord d'un navire à voiles.' Gros (1970b:§'lien')


En (4), la matière d'un contenu.


(4) Evit ober dezho diskenn e lonkas Yann meur a skudellad laezh.
pour faire pour.eux descendre R avala Yann moulte de écuelle lait
'Yann avala plus d'une écuelle de lait pour les faire descendre (les crêpes).'
Cornouaille (Pleyben), ar Gow (1999:51)

Syntaxe

pas d'article

En breton standard et dans la plupart des dialectes, l'état construit est incompatible avec la réalisation d'un article devant le nom tête, celui qui tient le rôle du possédé. Le syntagme nominal possesseur peut, lui, contenir un article.

Dans les structures de double possession aussi, chaque structure possessive correspond ainsi à une absence d'article devant le possédé.


(2) ø toenn ø ti ar pesketaer
toit maison le pêcheur
'le toit de la maison du pêcheur.' Press (1986:211)


donc pas de démonstratif

Le démonstratif analytique impose un article défini avant le nom suivi d'un adverbe déictique spatial de type -mañ, -se, -hont (ar vuoc'h-se, /la vache ci/, 'cette vache').

Gourmelon (2014:92) note que ces démonstratifs analytiques finissant par -mañ, -se, ne sont pas compatibles avec la structure possessive directe ((ar c'horn-mañ eus ar sal, et non pas * ar c'horn-mañ ar sal).


variation dialectale

présence d'article

A Bégard, Tangi Yekel signale, à côté des états construits classiques qui se trouvent aussi en corpus, des structures possessives avec un article à l'initiale. Cet article est indépendamment rarement prononcé lui-même dans cette variété, mais la lénition sur les noms féminins mutables est le signe de sa présence au niveau syntaxique.


(1) (ar) gambr ar vugale
le1 chambre le enfants
'la chambre des enfants.' Bégard, Yekel (2016:'ar renadenn-dra')


Yekel (2016:'ar renadenn-dra') rapporte que si certains locuteurs traditionnels, comme sa grand-mère née en 1928, ne produisent jamais la forme avec un déterminant, d'autres locuteurs traditionnels ont même pour elle une préférence.


(2) Arri eo (ar) vazh ar paotr kozh !
arrivé est le1 bâton le gars vieux
'Voilà le bâton du vieux !' Bégard, locuteur né en 1915, Yekel (2016:'ar renadenn-dra')


(3) (ar) volotenn an hini bihan
le1 balle le N petit
'la balle du petit.' Bégard, Yekel (2016:'ar renadenn-dra')


(4) (an) dro ar porzh

'le tour de la cour', Bégard, Yekel (2016:'ar renadenn-dra')


On en trouve très rarement dans les autres dialectes.


(1) [ pe hɛmp baʁsal aʁgwiju ] Duault, Avezard-Roger (2004a:448)
pa yemp 'barzh sal ar gouelioù...
quand1 allions dans salle le fêtes
'Quand nous allions à la salle des fêtes...'


On retrouve aussi cette forme avec article en 1576 dans la Vie de Sainte Catherine, mais dans les cas où le nom "possesseur" est anv 'nom', il pourrait s'agir d'une apposition.


(5) prest da meruell euit an hanoff hon saluer iesus-christ
prêt à mourir pour le nom notre sauveur Jésus-Christ
'prêts à mourir pour le nom de notre sauveur Jésus-Christ' Moyen breton 1576 (Ca.), Ernault (1887a:90,91)


De façon dialectalement plus large, et en breton moderne, on trouve aussi, mais c'est probablement une consonne épenthétique, la préposition e suivie d'un article devant un nom commençant par une voyelle (en anv Doue, en anv hor salver 'au nom de Dieu') avec une productivité relative (en anv ar gevredigezh 'au nom de l'association').

pas de pronom fort indépendant en rôle de possesseur

Jouitteau (2005/2010:chap.4) note que l'état construit n'est pas disponible pour les pronoms (he zi, 'sa maison', mais *ti hi). C'est vrai pour les pronoms forts indépendants. En état construit, on trouve cependant des pronoms démonstratifs, comme en (1).


(1) An heñi gouez ba krabanou hezh beñ heñ n'a ket pell (a)nahoñ.
le celui R1 tombe dans paluches celui.ci ben lui ne1'va pas loin P.lui
'Celui qui tombe entre ses paluches ne va pas loin.' Haut-cornouaillais (Plouyé), Lozac'h (2014:'mond')


(2) Famill homañ a gendalh d'ar galleg evel ar re all endro dezi.
famille celle.ci R1 continue de'le français comme le ceux autre autour de.elle
'Sa famille (à elle) continue en français comme les autres autour d'elle.' Léon, Miossec (1980:69)


On peut aussi trouver des pronoms interrogatifs comme en (3), où on peut noter une lénition irrégulière sur le pronom piv, 'qui'.


(3) N'eus forz da di biou ez in, e vin degemeret mad.
ne'y.a importance à1 maison qui R4 irai R4 serai accueilli bien
'N'importe chez qui j'irai, je serai bien reçu.'
Trégorrois, Gros (1989:'forz')


Jouitteau (2005/2010:chap.4) propose que l'état construit est aussi représenté dans le groupe verbal, entre la tête verbale et son argument interne. Comme dans le système nominal, le cas direct n'est pas disponible pour les pronoms (he gwelout, 'la voir', mais *gwelout hi).

Dans cette hypothèse, le breton n'a pas d'équivalent du Cas accusatif, et il n'existe qu'une opposition cas direct/cas indirect.

pas de fraction en rôle de possesseur

Gourmelon (2014:91) note que hanter ne peut pas avoir de complément direct lorsqu'il est utilisé en tant que fraction (un hanter eus/ag an dud, 'la moitié des gens', mais pas * hanter an dud).

Lorsque hanter est un nom, le complément direct est disponible (betek hanter ma divesker, 'jusqu'à la moitié de mes épaules', ou hanter ar miz, 'la moitié du mois', Gourmelon 2014:91).


pas d'ordinal en rôle de possesseur

Gourmelon (2014:91) note que les ordinaux comme eil, trede, ne sont pas disponibles dans l'état construit.


les noms qui font exception

Gourmelon (2014:92) considère que les noms gwel, anaoudegezh, soñj, kont, ezhomm, dizober ne peuvent avoir de complément direct (ar gwel eus ar gwad, 'la vue du sang', ar soñj deus ar reuz oa bet, 'la pensée du reuz qu'il y a eu', ar gont eus ma dispignoù, 'le compte de mes dépenses').


Ezhomm, 'besoin', peut avoir un complément direct, mais pas dans la structure possessive d'un état construit.


(5) An dud o deus ezhomm dour evit chom beo.
le gens 3PL a besoin eau pour rester vivant
'On a besoin d'eau pour survivre.' Plougerneau, M-L. B. (04/2016)

alternatives à l'état construit

Lorsque l'article est présent devant le nom référant au possédé, le groupe référant au possesseur est introduit par une préposition.


(1) ø chapel gaerañ ar barrez état construit
ar chapel gaerañ eus ar barrez
le chapelle belle.plus de le paroisse
'la plus belle chapelle de la paroisse.' Plozévet, Goyat (2012:203)


Cette préposition est le plus souvent la préposition eus, mais Gros cite aussi une structure avec un possesseur introduit la préposition da.


(2) He bizaj a oa el liou d'ar pri.
son visage R était dans.le couleur de'le argile
'Son visage avait la couleur de l'argile.' Gros (1970b:§'liou')

Horizons comparatifs

Hingant (1868:132) note qu'il s'agit en breton de structures "où on mettrait un génitif en latin".

La construction dite de l'état construit est typique de l'hébreu et des différents dialectes de l'arabe (sauf un dialecte influencé par la langue romane castillane; l'arabe Shamaliya, cf. Ouhalla 2009). Selon Lumsden (1989), cette structure est aussi représentée en créole Haitien.


Terminologie

Kervella (1947:§359) utilise le terme renadenn anv pour 'modification nominale', et anv-kadarn renadenn anv pour l'état construit.

Bibliographie

breton


autres langues celtiques

  • Gealbháin, Séamas Ó. 1991. 'The double article and related features of genitive syntax in Old Irish and Middle Welsh', Celtica 22:119–144,pdf.
  • McCaughey, Terence P. 1976. 'The possessive construction in Scottish Gaelic', Celtica 11:141–149.


horizons théoriques

  • Borer, H. 1989 . 'On the morphological parallelism between compounds and constructs', G. Booij and J. van Marle (eds.) Morphology Yearbook. Dordrecht: Foris, 45-64.
  • Borer, H. 1996. 'The construct in review', Jacqueline Lecarme, Jean Lowenstamm & Shlonsky Ur (eds.) Studies in Afroasiatic Grammar, The Hague: Holland Academic Graphics: 30-61.
  • Borer, H. 1999. 'Deconstructing the construct', Kyle, Johnson, & Ian G. Roberts (eds.) Beyond Principles and Parameters, Dordrecht: Kluwer, 43-89.
  • Lumsden J.S. 1989. 'On the Distribution of Determiners in Haitian Creole', Revue québécoise de linguistique, vol. 18, n° 2, 65-93.
  • Ouhalla, J. 2009. 'Variation and Change in Possessive noun Phrases: The Evolution of the Analytic Type and Loss of the Synthetic Type', Brill’s Annual of Afroasiatic Languages and Linguistics 1, 311–337. texte.