Jouitteau (2013)

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Jouitteau, M. 2013, 'La conjugaison analytique de doublement du verbe en breton', Ali Tifrit (éd.), Phonologie, Morphologie, Syntaxe Mélanges offerts à Jean-Pierre Angoujard, PUR, 327-354.


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ou à télécharger ici: Fichier:Jouitteau 2013. La conjugaison analytique de doublement du V -prefinal-.pdf.


Introduction:

 Le breton fait partie des langues qui permettent deux formes de conjugaison analytique (terme abrégé ici en ‘CA’). Dans le cas le plus courant, l’infinitif précède l’auxiliaire ‘faire’ qui porte alors ses marques de temps et d’accord comme en (1)a. Dans l’autre, le verbe infinitif précède sa propre forme fléchie comme en (1)b. Le verbe lexical est alors doublé, sans que le critère thématique impose une multiplication des arguments. Dans les deux cas en (1), les deux occurrences verbales diffèrent phonologiquement, sont contraintes par l’ordre relatif [VINF-V], et le verbe lexical non-tensé satisfait à la règle qui impose que le verbe fléchi se trouve en seconde position (langue dite à verbe second; ‘V2’).
 
 (1) a. Mont a ran d’ ar jardrin.     
        aller R fais.1SG P DET jardin 
       ‘Je vais au jardin.’ 
 
     b. Mont a yan d’ ar jardrin.
        aller R vais.1SG P DET jardin
       ‘Je vais au jardin.’
 
 Je vais montrer que la conjugaison en (1)a est pleinement productive, mais pas celle en (1)b, qui porte la marque d’un processus non syntaxique mais morphologique: l’idiosyncrasie. Peuvent doubler uniquement certains verbes qui ne forment pas entre eux une classe syntaxiquement homogène. Il existe une variation dialectale, voire idiolectale, dans la liste des verbes qui peuvent doubler.
 
 Cette restriction idiosyncratique sur la conjugaison en (1)b est très importante sur le plan théorique pour deux raisons. Tout d’abord, elle modifie notre conception des processus de redoublement du verbe à travers les langues, car elle montre que quelle que soit la technologie formelle utilisée pour dériver ces redoublements du verbe, il faut que cette technologie soit adaptée à une restriction idiosyncratique. Ensuite, la construction en (1)b a les propriétés de dernier ressort de satisfaction de l’ordre V2, or, puisque cette opération s’applique dans un module morphologique, on ne peut éviter la conclusion surprenante que l’ordre des mots d’une langue V2 peut être obtenu par un processus morphologique et non syntaxique. Cette dernière conclusion ouvre des perspectives intéressantes pour l’unification des phénomènes d’effet second comprenant les langues V2, mais aussi les langues à clitique second (Warlpiri, Tagalog, langues slaves …).