Doubles pluriels

De Arbres
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Le phénomène de doublage des marques du pluriel sur les noms pose des problème théoriques divers.

Présentation

Le doublage de la marque du pluriel peut être morphologiquement reduplicative (1), c'est à dire produire deux fois exactement le même marqueur morphologique du pluriel.

pluriel discontinu reduplicatif brisé par un diminutif

sens racine au singulier pluriel simple pluriel double pluriel double discontinu
(1) a. ‘morceau’ tamm tamm-où * tamm-où-ig-où
b. ‘bateau’ bag bag-où * bag-où-ig-où
c. 'vin' gwin gwin-où * gwin-où-ig-où

Ce doublage morphologiquement reduplicatif peut être opéré sur base adverbiale (cf. standard 'a-wechouigoù', Kérisit (2009:25)).

Le doublage peut aussi être morphologiquement hétérogène (2), (3). Le doublage peut être continu (3) ou discontinu (1) et (2).

Pluriel double continu (pluriel interne + -PL), Stump (1989 : 262):

sens racine au singulier pluriel simple interne pluriel double discontinu
(2) a. 'renard' louarn lern lerned
b. ‘chèvre’ gavr gevr gevred
c. 'fer' houarn hern hernioù
d. ‘pied’ troad treid treidoù

Pluriel double continu et discontinu,Stump (1989 : 265-6):

sens racine au singulier pluriel simple pluriel double pluriel double discontinu
(3) a. ‘fille’ merc’h merc’h-ed merc’h-ed-où merc’h-ed-ig-où
b. ‘animal’ loen loen-ed loen-ed-où loen-ed-ig-où
c. ‘ver’ preñv preñv-ed preñv-ed-où preñv-ed-ig-où
d. ‘cheval’ roñse roñs-ed roñs-ed-où roñs-ed-ig-où

Le doublage du pluriel peut aussi être uniquement syntaxique, sans que cela apparaisse dans la morphologie, comme en (4). Les noms collectifs sont ‘sémantiquement pluriels’ (Kervella 1947 :§337) mais ne portent pas de morphologie plurielle (Anderson 1986). Cependant, ils sont syntaxiquement pluriels et déclenchent l’accord verbal pluriel (Stump 1989 :264). C'est un autre cas de doublage d'une marque de pluriel sur une entité déjà plurielle.

Pluriel sur racine collective

sens collectif (PL) diminutif pluriel syntaxique double sens
(4) a. 'gens' tud tud-ig tud-ig- ‘petites gens’
b. 'bétail' chatal chatal-ig chatal-ig- ‘petits bovins’
c. 'abeille' gwenan gwenan-ig gwenan-ig- ‘petites abeilles’
d. ‘habit’ dilhad dilhad-ig dilhad-ig- ‘petits habits’

relevés

Les doubles pluriels sont productifs en breton. Ci-dessous, quelques relevés en corpus.

  • Erfin e oan bet tizhet gant ar yenien ha distroet d'ar saloñs en ur lezel gwazhioùigoù war an tapis ruz (Beyer 2009:7)
  • ... ur straedig kamm-digamm, a bep tu dezhañ tiez gwenn ha liorzhoùigoù bevennet holl gant mogerioù izel mein sec'h... (Beyer 2009:10)
  • Ha c'hoazh notennoù ha notennoùigoù, ha brouilhoù labezet gant stlejadoù hir un islinenner melen o wagenniñ war ma frazennoù diampartañ. (Beyer 2009:11)
  • Met diwallit, n'ankouait ket Bravig amañ em dorn... Bravig hag e berlezennoùigoù dir. (Beyer 2009:85)
  • A-nebeudoùigoù, biz ha biz, e tiskoulm e zaouarn a-ziwar-dro e zaoulin. (Beyer 2009:86)

Intérêt théorique

Le paradigme de doublage des marques de pluriel sur les noms en breton est certainement le trait de la langue le plus connu par les linguistes non-brittophones. Les doubles pluriels en breton sont d’un intérêt théorique certain à la fois pour les champs de la morphologie, de la syntaxe, de la syntaxe comparative et de la sémantique.


Une approche fonctionnelle suppose que les marquage morphosyntaxique suit les besoins de l’interprétabilité. Cette hypothèse ne peut cependant pas prédire un doublage morphologique des marques de type [pluriel + X + pluriel] où les deux pluriels sont identiques.

Les double pluriels du breton semblent être des contre-exemples à la Elsewhere Condition de Anderson (1986).

Stump (1989, 1989-90) note que les exemples en (2) et (3) montrent une morphologie du pluriel s’adjoignant à une base déjà spécifiée pour le pluriel (contra la Elsewhere Condition proposée par Anderson 1986) sans que ces marques du pluriel soient irrégulières, donc susceptibles d’être générées dans le lexique (contra l’hypothèse de la morphologie divisée de Perlmutter 1988).

Comme Stump (1989) le souligne, la motivation pour le double pluriel pourrait être élucidée s’il était attesté que les pluriels simples et doubles renvoient, dialectes après dialectes, structure après structure, à des différences sémantiques consistantes.

Ces différences, ne sont actuellement pas documentées.

Stump (1989, 1989-90) considère par ailleurs que les double pluriels bretons remettent en cause la séparation théorique entre dérivation et flexion morphologique.

Une hypothèse à explorer: -où comme marque hypocoristique

Le suffixe -où analysé comme un double pluriel par Stump et Anderson pourrait-il être analysé de façon différente?

Une hypothèse à explorer est que le -où qui redouble morphologiquement un pluriel serait une marque hypocoristique (angl, fr.).


Différences entre le pluriel interne -où et le double pluriel -où

Les pluriels internes dans le composé peuvent être de différentes sortes (-ed, -ou), alors que le double pluriel est unifirmément -où.

De plus, le suffixe -où du double pluriel a un comportement atypique pour un suffixe pluriel pour la mutation consonnantique (F.J., c.p.) :

Les noms masculins de personne en -où ne sont normalement pas marqués par une mutation consonnantique après le déterminant. (tadoù, an tadoù, an tadoùigoù: pères, les pères, les petits pères). En contraste, les noms masculins de personne qui ne font pas leur pluriel en -où sont marqués par une mutation consonnantique après le déterminant (bugale, ar vugale: enfants, les enfants). Or, lorsqu'à ce composé on ajoute un suffixe en -où, la mutation reste et semble ne pas reconnaitre la présence d'un pluriel en -où (ar vugaligoù, *ar bugaligoù : les petits enfants).


Un suffixe hypocoristique -où existe indépendamment

Trépos différencie nettement un suffixe -ou hypocoristique du suffixe -ou pluriel:


Trépos (1982:39-40): 
..."le suffixe -ou semble être, dans certaines régions, un suffixe diminutif ou hypocoristique; 
dans le Léon, par exemple, les  prénoms en -ou correspondent aux prénoms cornouaillais en -ig: Fanchou, ou Saïtou, 
comme Fanchig, le petit François; Charlou comme Charlig, etc.; il est remarquable également que les noms de 
femmes que l'on relève dans les chartes et les actes du moyen âge sont très souvent en -ou. (Cf. St-Yves, 
Hadou p.251; Adhou 263; Pleysou, mater Margilliae, 181 etc.). Peut-être faut-il voir, dans ce suffixe hypocoristique, 
ou féminin, et non dans le suffixe pluriel -ou, l'origine de nombreux anthroponymes bretons dérivés tels que: 
Jaffrezou de Jaffrès (Cf. Jaffrezig); Duigou, de Du, Duig; Guévelou, de Guével; Cozigou de Coz, Cozig, etc. 
Et c'est le même suffixe hypocoristique que contient le singulier blaizou "escargot". 
(ordinairement, dans la région où ce mot est utilisé, s.o. Corn blezenn, coll. blez) 
dans la formulette d'Audierne: blaizou, blaizou, tenn da gorn emezou, etc. (R.C. V p.175)"


F.J. (c.p.) signale aussi la relation avec tud-où (gens-où; copains au vocatif), marque hypocoristique non-productive en synchronie.

La littérature théorique a jusqu'ici fait l'impasse sur cette hypothèse. Il est probable que les recherches antérieures aient noté l'effet hypocoristique du composé, mais l'aient attribué à la présence du diminutif -ig.


Pourquoi cette hypothèse est théoriquement importante

L'hypothèse simple à considérer est que - dans les composés de double pluriels est un pluriel hypocoristique (PLhyp).

Suivant cette hypothèse, un composé tel que bag-ou-ig-où est un composé abstrait [N-PL-SGhyp-PLhyp], dans lequel il n'y a pas co-occurence de deux marqueurs pluriels identiques et donc pas de violation du "Elsewhere Principle".


distribution

Si on pose que le pluriel hypocoristique est restreint à l'apparition du diminutif -ig, on prédit correctement (i) l'absence de pluriels doubles continus en -ouou, (ii) les composés en -ig-où de type (1), (3) et (4). Restent à prédire les occurences de -où sans diminutif (2 et 3).

En morphologie, les affixes dérivationnels sont en effet postulés plus près du noyau que les affixes inflexionnels (cf. en français: dîn-ette-s et non pas *dîn-s-ette). Si le pluriel hypocoristique, qui est externe, est dérivationnel, les affixes pris en sandwich entre lui et le noyau ne sont plausiblement pas flexionnels et donc le pluriel en -ed ou en -où doit aussi recevoir une analyse derivationnelle.

Il n'est pas problématique en morphologie de postuler qu'un suffixe dérivationnel soit restreint à certains types de racines. Cependant, postuler que le pluriel hypocoristique est dérivationnel a une implication directe sur l'analyse générale du pluriel breton.


un nombre non-flexionnel mais derivationnel

Un nom racine peut être donc être dérivé par adjonction d'un affixe pluriel, puis un diminutif singulatif, puis un pluralisateur hypocoristique.

La langue ne contient alors pas de flexion de nombre sur les noms. Cette conclusion étonnante ouvre une perspective cruciale pour l'analyse de l'accord.

Dans l'hypothèse où un composé double pluriel tel que bagouigoù (N-PL-DIM-Hyp) est l'équivalent grammaticalisé de:

 [bateau]                                                            bag
 [groupe de [bateaux]]                                               bag-
 [petites unités d'un [groupe de [bateaux]]]]                        *bag-ou-ig
 [un tas de mignonnes [petites unités d'un [groupe de [bateaux]]]]   bag-ou-ig-


Il faut remarquer que les morphèmes ajoutés, même s'ils ont un sens pluriel, sont syntaxiquement singuliers. Si l'ajout de morphèmes dérivationnels consistait au fond en un tel système grammaticalisé, alors la racine dérivée resterait toujours au singulier...

Ce serait très important pour l'analyse de la langue bretonne, car il serait donc possible que l'accord verbal ne voie jamais de variation de nombre syntaxique sur les syntagmes nominaux.

Cela expliquerait pourquoi les verbes en breton ne s'accordent jamais avec un sujet lexical (cf. fiche sur l'accord verbal et les variations des règles de conjugaison du verbe 'avoir').


Perspective comparative

Des composés [N-PL-Diminutive-PL] sont signalés en yiddish (kind-er-l-ex, 'petits enfants'), cf. Bochner (1984).

Bibliographie

Description générale du phénomène

Kervella 1947 :§337 Kervella, F. 1995 [1947].Yezhadur bras ar brezhoneg, 1947 edition Skridoù Breizh, La Baule ; 1995 edition Al Liamm.

Stephens, Janig, 1993. Breton, pp. 365-368, Ball & Fife, The Celtic Languages.

Ternes, E. 1992. The Breton language, pp. 371-452, MacAulay, The Celtic Languages, Donald Ed., Cambridge Engand, Cambridge University Press, 371-452.

Etudes théoriques

Acquaviva, P. 2008. Lexical plurals, A morphosemantic Approach, Oxford University Press. summary

Anderson, S. R. 1986. ‘Disjunctive Ordering in Disjunctive Morphology’, Natural Language and Linguistic Theory 4 :1-31. pdf

Bochner, Harry: 1984, 'Inflection within Derivation', The Linguistic Review 3, 411-421. lien cat.inist

Perlmutter, D. 1988. The Split Morphology Hypothesis: Evidence from Yiddish. dans Theoretical Morphology, eds. Michael Hammond and Michael Noonan, 79-99. San Diego: Academic Press, Inc.

Stump, G. 1989. ‘A Note on Breton Pluralization and the Elsewhere Principle’, Natural Language and Linguistic Theory 7 :261-273. summary

Stump G. 1989-90. ‘La morphologie bretonne et la frontière entre la flexion et la dérivation’, La Bretagne Linguistique 6 :185-237. CRBC UBO, Brest.


Descriptions de la variation dialectale

Pour le parler de Plougastell, Stump (1989-90 :215) signale des nuances de sens entre différentes étapes de la dérivation - sans les expliciter cependant.

Pour le dialecte trégorrois, il existe quelques notes dans Trépos (1957 :223, §261).

Favereau (1997 :46) signale une connotation péjorative attachée aux doubles pluriels en –ed-où.


Humphreys, H.L. 1995. Phonologie et morphosyntaxe du parler breton de Bothoa, Brest, Emglev Breizh.

Trepos, Pierre: 1957, Le pluriel breton, Emgleo Breiz, Brest.

Wmffre, I. 1998. Central Breton. [= Languages of the World Materials 152] Unterschleißheim: Lincom Europa.


corpus

  • Kérisit, M. 2009. 'Ar yez a garan ne gar ket ahanon?', Dispriz ouz ar merhed e bed ar brezoneg?, Brud Nevez 273.

Spécialistes référents pour cette fiche thématique de collectage

Paolo Acquaviva

Jenny Doetjes, U. Leiden (LUCL)

Camelia Constantinescu, U. Leiden (LUCL)

Kateřina Součková, U. Leiden (LUCL)

P. Cabredo-Hofherr UMR 7023

Marijke De Belder, Utrecht University, Hogeschool-Universiteit Brussel