La lénition

De Arbres
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La lénition, mutation consonantique dite 'adoucissante', notée sur ce site par un exposant 1, est déclenchée par:

le rannig a
les déterminants possessifs da (2SG) et e (3SGM)
les pronoms objet proclitiques da (2SG) et e (3SGM)
les prépositions da, a, dre, et parfois après dindan, diwar, pe, war
les cardinaux daou et div (2)
les particules négatives ne et na
le réflexif en em
l'équivalent du gérondif: en ur,
le quantifieur holl
la préposition eme
la composition morphologique, avec gwall-, hanter-, et de nombreux autres préfixes.
un mot féminin singulier, ou masculin pluriel de personnes qui n'ont pas leur pluriel en -où sur un adjectif épithète ou un nom en apposition.


Consonne initiale mutable: K T P G Gw D B M
1. G D B C'h W Z V V
1 a. G D B C'h W _ V V
1 b. _ _ _ C'h W Z V V


Cas 1a: après l'article défini ar et an, et l'article indéfini ur et un pour les noms féminins singuliers et les noms masculins pluriels de personnes qui n'ont pas leur pluriel en -.

Cas 1b: adjectifs épithètes et noms en apposition après les substantifs se terminant par autre chose que L, M, N, R, V ou une voyelle.

note: la mutation de Z après N est facultative dans les cas 1 et 1b.


Exemples par déclencheurs

déterminant

(1) [dãmɛz], [ãn 'dãmɛz] 'la dame' (titre de noblesse et au jeu de cartes)
Plozévet, Goyat (2012:133)


rannig a1

(1) Segal 'zegas segal. (D>Z)
seigle amène seigle
'Seigle amène seigle, i.e. l'argent amène l'argent.' Le Scorff, Ar Borgn (2011:11)


en em

(2) Matriona a oa en em gustumet ouzhin, ha me outi, en em glevout mat a raemp. (K>G)
Matriona R était 1 accoutumé à.moi et moi à.elle se entendre bien R faisions
'Matriona s'était habituée à moi, et moi à elle, nous nous entendions bien.'
Standard, ar Barzhig (1976:40)


préposition a

(3) kontit deom pep a gontadenn. (K>G)
contez à.nous chaque de1 histoire
'Contez-nous chacun une (votre) histoire).' Cornouaillais (Bigouden), Trépos (2001:§317)


war

(1) Ed eo war gein ar marh. (K>G)
allé R est sur1 dos le cheval
litt. 'Il est allé sur le dos du cheval'
> 'Il a fait une crise de jalousie.' Le Berre & Le Dû (1999:58)


possessifs

(2) Pêr n'eo ket evit e vreur. (B>V)
Pierre ne'est pas P son1 frère
'Pierre est moins fort que son frère.' Tréguier, Leclerc (1986:130)


La carte 169 de l'ALBB documente la variation dialectale de la traduction de 'habits, tes habits'.


composition morphologique

La lénition peut aussi visibiliser un mot composé.


(1) Du-mañ, e red an dour, hañv-c’hoañv, e-barzh an traoniennoù.
côté-ci R court le eau été-hiver dans le vallées
'Chez moi, l'eau court dans les vallées été comme hiver.' Standard, Drezen (1990:30)


On trouve des occurrences de hanter, 'demi, semi' en adjectif antéposé au nom qui ne provoque pas de lénition, et d'autres occurrences où le préfixe hanter- est plus 'intégré' au complexe morphologique et provoque la lénition.


préfixe gwall-

Le préfixe intensifieur gwall- provoque une lénition:


(1) Bréma pa oud pinvidik, té a zo gwall c'hloriuz. (G>X)
maintenant que es riche toi R est intensifieur1 fier
'Maintenant que tu es riche, tu es bien fier.' Hingant (1868:§117)


(2) [ je zə golvras ] (B>V)
eñ 'zo gwall-vras
3SGM est intensifieur1-grand
'Il est très grand.' Vannetais (Kistinid), Nicolas (2005:14)

Exemples par cibles

Adjectifs

(1) [ hwi dape vul γla:S ] (B>V & G>X)
C'hwi a dape ur voull c'hlas.
vous R1 attrapait un1 boule1 bleu
'Tu/on prenait la boule bleue.' Haute-Cornouaille, Evenou (1987:580)


(2) C'hwi wel ar voused vihan noe ivez ar gasketenn martolod. (M>V & B>V)
vous R1 voit le1 mousses1 petit avait aussi le1 casquette matelot
'Et voyez-vous les petits mousses portaient aussi la casquette de marin.'
Douarneniste, Denez (1984:74)


(3) Tud vat eo tout rac’h ar re a zo eno. (M>V)
gens 1bon est tout tous le ceux R est y
'Tous ceux qui y sont sont de bonnes gens.' Cornouaille (Pleyben), Ar Floc’h (1950:26)


 Plozévet, Goyat (2012:135):
 La lénition ne s’effectue pas toujours dans l’adjectif qualificatif ni dans le complément de nom commençant par une occlusive sourde (/p/, /t/ ou /k/), sauf si le nom précédent s’achève par une voyelle ou /l/, /m/, /n/, ou /r/.
 
 /or ˌvowɛs 'kọ:z/ mais: /or ˌvowɛz 'zy/ /or ˌwetyr 'ɡọ:z/
  eur vaouez koz          eur vaouez zu   eur wetur goz
 'une vieille femme'    'une femme noire' 'une vieille voiture'
 
 /i vɛrx 'kaɛr/ mais: /i verh 'vi:ãn/    /i vãm 'ɡaɛr/
 'sa belle-fille'      'sa petite fille' 'sa belle-mère'
 
 /on ˌilis 'kwa:d/ mais : /on ˌiliz 'vraw/ / o lwa 'ɡwa:d/
  eun iliz koad            eun iliz vrao     eul loa goad
 'une église en bois'    'une belle église' 'une cuillère en bois'


Le Dû (2012a:38) donne ainsi botes kwat, où le mot botez, 'chaussure', qui est féminin, ne provoque pas de lénition sur le mot koad, 'bois' qui le suit.


Noms

(1) un den bet darbet dezhañ koll e lod baradoz (P>B)
un homme été failli à.lui perdre son1 partie1 paradis
'un homme qui aurait juste failli perdre son bout de paradis.'
Standard, Drezen (1990:74)


(2) an dachenn zouar. (D>Z)
le1 aire 1 terre
'la terre.' Standard, Ar Barzhig (1976:30)


(3) Daoust dezhañ da vezañ krommet un tammmig gant ar boan-gein... (K>G)
malgré de.lui de1 être courbé un morceau.petit avec le1 douleur-dos
'bien qu'il soit un peu courbé par le mal de dos...'.
Trégorrois (Kaouenneg)/Standard, ar Barzhig (1976:51)


(4) ar gasketenn martolod. (pas de lénition sur M)
le1 casquette matelot
'Et voyez-vous les petits mousses portaient aussi la casquette de marin.'
Douarneniste, Denez (1984:74)


Verbes

(1) en eur vond hag en eur zont, (M>V & D>Z)

'en allant et en venant', Trépos (2001:§86)

Lénitions dialectales

D > Z

En Trégorrois, la mutation D>Z est rare et erratique.

Le Bozec (1933), de langue oscillant entre le léonard, le standard et le trégorrois, ne fait pas de mutation D>Z après rannig ou après un nom féminin (cf. p.16, ar merc'hed a doug breman). Cependant, cette lénition D>Z est effectuée après l'interrogatif pe (cf. p.46).

Selon Le Dû (2012.a:38), à Plougrescant, 'sa main à lui ou à elle' se dit i dòrn (vs. standard e zorn, he dorn) pour la plupart des gens. Il signale de plus que lorsque les formes genrées sont différenciées, c'est la lénition qui est réalisée pour le féminin (i zòrn, vs. spirantisation standard en he dorn)).

Selon Koadig (2010:84), la mutation D>Z n'est jamais faite en Goelo.


(1) dibiñ, / dow dén Goëlo
da zebriñ, / daou zen Standard
pour manger 2 homme
'pour manger' / 'deux personnes' Goëlo, Koadig (2010:84)


(2) dowlin, i dowlin i dorn Goelo
da zaoulin, e zaoulin e zorn Standard
ton 2.genou son 2.genou son main
'tes genoux, ses genoux (à lui), sa main (à lui).' Goëlo, Koadig (2010:43,84)

G > C'H

Selon Menard (1995:165), la mutation G > C'H ne s'opère pas dans les environs de Douarnenez.

(3) ar gad, ar gavr

le lièvre, le chèvre
'le lièvre, la chèvre'

Autres lénitions

Toutes les lénitions ne sont pas marquées orthographiquement, cependant, elles peuvent émerger à l'oral ou dans les graphies qui se rapprochent plus de l'oral que la graphie standard.

S > Z

 Seite (1975:79):
 "S ne mute que devant une voyelle:
 sikour (secourir): me a zikour. mais: staga (attacher): me a stag."
 
 Ar Merser (2009:587):
"En trégorrois, à peu près tous les mots commençant par S, suivi d'une voyelle, commencent en fait par Z. 
Ailleurs, on mute S > Z, sauf en Haut-vannetais."


Cela se vérifie occasionnellement dans les graphies. Ci-dessous, le groupe ar zoubenn a manifestement subi une mutation S>Z par voisement.


(1) Blaz vat 'zo gant ar zoubenn.
goût bon y.a avec le soupe
'La soupe a bon goût.' Léon, Fave (1998:60)


(2) en eur zenti, (S>Z)

'en obéissant', Trépos (2001:§86)


Le Dû (2012:38) considère la mutation S>Z comme faisant partie intégrale du tableau des lénitions. Il note cependant que ce changement en S>Z n'est pas sensible au genre et n'est pas partout présent, comme dans e sœur ('la (bonne)-sœur').

CH > J

 Ar Merser (2009:587):
"CH > J se fait surtout en Léon et dans la Basse-Cornouaille."


A Plozévet, Goyat (2012:136) note spécifiquement l'absence de lénition des noms commençant par [ʃ]. Cette restriction ne touche pas les verbes. Goyat (2012:136) donne /'ʃala/, /nim 'ʒa:lɛs ˌked/, ’N em jalez ket, 'Ne t’inquiète pas'. Goyat (2012:331) donne l'infinitif /'ʃõ:ʒal/, soñjal, 'penser', qu'on trouve sujet à lénition en (1).


(1) /di'ɛsoh ɛ ˌhwa vi ma õ:ʒɛn /
Diaesoh eo c’hoaz evid ma zoñjen.
difficile.plus est encore que que pensais
'C’est encore plus difficile que je ne le pensais.', Plozévet, Goyat (2012:200)

H > ø

Le Dû (2012:38) considère la mutation H>ø comme faisant partie intégrale du tableau des lénitions. Il note cependant que ce changement n'est pas sensible au genre lorsque le déclencheur est un article. Il cite hĩchó, 'routes', vs. n ĩchó, 'les routes'.

Exceptions lexicales

ober a ra vat

L'expression ober a ra vat, ou Ze 'ra vat, 'Ca fait du bien', marque une lénition sur mat, 'bon, bien', et ce dans tous les dialectes. Ober mat, sans lénition, a un sens différent de 'faire bien, correctement'.

Loth (1890b) considère que dans cette formule, vat n'est pas un adverbe mais un objet, et qu'il subit la lénition prototypique des objets du gallois. En gallois en effet, un objet placé directement après l'élément fléchi subit une lénition. Cependant, si c'était le cas, on s'attendrait à trouver d'autres objets, dont certains plus prototypiques, qui subiraient aussi cette mutation. Il est plus probable qu'il s'agisse d'un effacement de a qui provoque la lénition (Ober a ra (a1) vat, littéralement donc 'Cela fait de/du bien').

comportements mixtes

plac'h

Le mot plac'h, 'femme', est grammaticalement féminin. Cependant, ce mot ne mute jamais après l'article, et les adjectifs ne mutent pas après lui.


(1) Goudeze, setu mestrez an ti, eur plac'h koz, da lavarout...
après.ça voici maitresse le maison un femme vieux de dire
'Après ça, la maitresse de maison, une vieille femme, dit...'
Cornouaille (Pleyben), Ar Floc'h (1950:157)


mein

Le mot masculin mein, 'pierre', reçoit une lénition au pluriel.

(2) [ar mɛjn],[ar vɛjn] 'la pierre, les pierres', Plozévet, Goyat (2012:134)


tra

Le mot tra, 'chose', est masculin mais mute comme un mot féminin et entraine une lénition sur un adjectif qui le suit (un dra vat).


immunité aux mutations

dont

A Plozévet, le radical du verbe dont est invariablement teu. Il n'est jamais muté, même après la négation ou un rannig (Goyat 2012:145).

Variations dialectales

lénitions sur des adjectifs féminins pluriels en bord vannetais

 Ar Borgn (2011:84) :
 E tachennoù vat…
 Ar vammoù-gaer…
 Ar gannerezed-noz…
 Foarioù vras…
 
 On relève deux tendances ici : -l’adjectif suivant un féminin est féminisé autant au pluriel qu’au singulier. Et tout cela pendant que Ernault (même période que Guillam ar Borgn) écrit bel et bien ar mammoù. Ces exemples pris dans l’écrit se retrouvent aussi à l’oral : j’ai assisté à maints débats où les hommes disaient ar mammoù et les femmes ar vammoù, etc. Chez Loeiz Herrieu je n’ai point relevé de ces « fautes ». Exception vannetaise ? Je ne sais; un fait en tout cas.


non-lénition en vannetais

Le Bayon (1878:11) note que les mutations sur adjectifs postnominaux s'appliquent en vannetais uniquement sur les adjectifs bras, 'grand.e', bihan, 'petit.e', brav, 'beau/belle' et mat, 'bien, bon'. Il cite cependant quelques exemples de mutation sur kozh, 'vieux/vieille', paour, 'pauvre', marv, 'mort.e', gwenn, 'blanc.he', et kaezh, 'cher' ou kaer, 'beau/belle'.


Horizons comparatifs

Le phénomène phonologique de la lénition n'est pas propre aux langues celtiques. Il en existe de nombreux exemples dans les langues romanes, dont le français (Scheer & Brun-Trigaud 2012).

L'intégration de la lénition dans un système morphologico-syntaxique est commun aux langues celtiques.

Terminologie

Cette mutation est appelée:

- 'mutation adoucissante' (dictionnaire Mouladurioù Hor Yezh)
- 'mutation par adoucissement' (Chalm 2008)

et en breton:

- kemmadur dre vlotaat (Chalm 2008)

Bibliographie

breton

  • Loth, J. 1890b. 'L'initiale du complément du verbe fléchi subissant l' infection destituens', Henri d'Arbois de Jubainville (dir.), avec le concours de Joseph Loth et d'Emile Ernault , Revue Celtique XI:208-209, texte.

horizons comparatifs

  • Scheer, Tobias & Guylaine Brun-Trigaud. 2012. 'La lénition des attaques branchantes en français et dans les dialectes de l’ALF', Études de linguistique gallo-romane, Presses Universitaires de Vincennes, 183-198.